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lundi 8 juillet 2013

Theremin sur Massillon



Voici un petit texte de la plume du prédicateur protestant allemand Franz Theremin (1780-1846) dans lequel il exprime sa profonde admiration pour ... Massillon:

Mais je ne peux pas davantage repousser la révélation du nom de l’orateur que j’avais lu il y a bien longtemps déjà, que je lisais avec une assiduité croissante, et à qui je reconnaissais le plus haut degré d’éloquence religieuse, tout comme je reconnaissais à Démosthène le plus haut degré d’éloquence politique. Ou plutôt, je ne vais pas le citer, je vous laisse deviner. Est-ce un allemand ? Mais non ! Est-ce un anglais ? Non ! C’est donc un français. Peut-être le réformé Saurin ? Surtout pas ! Donc un catholique ? Peut-être Bossuet ? Il fut un grand orateur funèbre, mais si ses prédications n’étaient pas meilleures que les esquisses que nous en possédons, elles devaient être un bavardage peu édifiant. Peut-être Bourdaloue ? C’était un homme des plus honorables, et un prédicateur excellent, mais qui est toujours en train d’enseigner, et dont les tonnerres même sont encore didactiques. Alors il n’en reste qu’un seul, qui ne peut pas vous échapper – si vous êtes français – c’est Massillon ! Je dis bien, si vous êtes français. Car si vous êtes allemand, il y a peu de chances que vous tombiez sur lui. On ne le connaît pas en Allemagne ; on cite tout au plus ses conférences et discours synodaux, qui ne sont pas ce qu’il a fait de mieux, ainsi que les sermons du « Petit Carême » qu’il a donnés devant le jeune Louis XV et qu’il ne faudrait citer que comme un dévoiement de son éloquence. Mais les autres prédications de carême, qui sont vraiment majeures, et les grandioses prédications d’avent – personne ne les connaît en Allemagne, du moins dans l’Eglise protestante. Peut-être parce qu’il est catholique ? Mais c’est précisément pour cela que nous sommes protestants, afin de pouvoir apprécier tout ce qui est excellent, quelle que soit son origine. Hélas, en Allemagne on n’apprécie pas toujours les choses qui me sont chères au-delà de toute expression, et moi aussi, je ne sais pas toujours apprécier les choses qu’on vante au-delà de toute expression en Allemagne.

Alors, en quoi consiste, selon moi, la grandeur rhétorique très particulière de Massillon ? En ce qu’il considère la prédication toujours comme un combat, et qu’il mène ce combat avec autant de force que d’habileté. Cette notion est tout à fait inexacte, diront, non pas vous, mais des spécialistes de l’homilétique allemands, car la prédication n’est que la représentation de la conscience religieuse de la communauté, en vue de son réveil et de son plaisir. Son plaisir ? Je vous le demande, quand est-ce que nous deux avons ressenti du plaisir lors d’une prédication, sans que l’orateur nous ait terrassés, brisés, blessés, puis guéris, relevés et redressés ? Et comment faire cela si ce n’est en nous combattant ? Celui qui me prépare d’autres plaisirs, et d’une autre manière, moi au moins, je ne prendrai pas plaisir à ses prédications.

Dès que Massillon ouvre la bouche, il abandonne la place de l’enseignant, car il ne développe pas une vérité, il ne démontre pas comment mettre en application un commandement, mais il préfère chercher les obstacles qui se dressent contre l’adoption de cette vérité, et la mise en pratique du commandement. Il les trouve dans la perdition des hommes dans leurs passions, dans les innombrables illusions conscientes, dans les raisons apparentes qu’ils se forment et par lesquelles ils se mentent et se trompent eux-mêmes ! Oh, comme il oblige les cœurs à lui révéler leurs secrets les plus enfouis ! Comme il remue les entrailles de l’homme avec une main sûre et sans pitié ! Comme il sait le pousser, l’aiguillonner, susciter en lui la peur, la pitié, la terreur et l’effroi ! Et pourtant, il n’est pas dur, il est délicat, et même tendre ; il connaît toutes les malheureuses faiblesses du cœur humain, et s’il les connaît si bien, c’est parce qu’il les trouve, ou les a trouvées, dans son propre cœur, et il semble toujours conscient de cela. Tantôt il nous exaspère en creusant et en nous pénétrant ; tantôt nous capitulons devant cette puissance qui se déploie et qui broie tout ; tantôt il nous fait fondre, attendris par sa douceur fondante et sa tendresse. Ne croyez pas, quand il se tient là et parle, qu’il existe quelque chose sur terre qui pourrait l’effrayer. Il parle devant des rois, devant des ducs, devant les grands de ce monde, mais précisément parce qu’il parle devant de tels gens, il leur révèle aussi leur perdition et sa profondeur. Il les assaille, il tempête contre eux, le sol tremble sous leurs pieds, et ses auditeurs dans la chapelle de Versailles sont soulevés de leurs sièges et emportés par les terreurs du jugement. Il n’est qu’un membre d’une congrégation, un simple prêtre de l’Oratoire ; il n’a pas encore été introduit dans le monde et dans la fréquentation des grands par de hautes dignités ecclésiales. Il n’empêche, si les grands de la cour française de l’époque possédaient une haute culture, et si leurs mots coulaient de leurs lèvres avec une grâce irrésistible, le prêtre de l’Oratoire les égalait en cela, ou les dépassait même ; et dans cet homme qui leur révèle les secrets du monde invisible, ils doivent admirer les qualités de leur propre monde – qui d’ailleurs semble lui importer très peu. Hélas, il est avant tout un prédicateur de la loi ! – et en tant que catholique, il n’avait guère le choix. Il y a si peu de passages où il parle de la grâce en Christ, avec la ferveur de son sentiment profond et pieux ! S’il avait toujours prêché le doux évangile de la grâce en Christ, s’il avait fondé l’amour sur la foi, il n’y a pas grand-chose, ou rien, qui l’aurait séparé de la perfection.

Notre traduction d’un passage extrait de Franz Theremin, Abendstunden, Berlin, Duncker und Humblot, 1852, pp. 301-304

Egalement publié sur mon site consacré à la grande prédication chrétienne (ici). On y trouve aussi l’original allemand.

jeudi 9 mai 2013

André Encrevé sur Adolphe Monod



André Encrevé (1942-) est un historien français et probablement l’un des plus grands spécialistes du protestantisme réformé français du 19ème siècle. Agrégé d’histoire, il a été attaché de recherche au CNRS (1969-1975), puis maître de conférences d’histoire contemporaine à l’Université de Reims (1975-1988). Il a terminé sa carrière à l’Université Paris 12 (1997 à 2007). Dans sa thèse de doctorat « Protestants français au milieu du XIXe siècle. Les réformés de 1848 à 1870 », Genève, Labor et Fides, 1986, p. 125s, on trouve un petit portrait d’Adolphe Monod :

« … Fils du pasteur Jean Monod, étudiant en théologie à Genève, pasteur de la colonie française de Naples – où, suivant la tradition révivaliste originelle, il se « convertit » brusquement –, il devient ensuite pasteur à Lyon. Il y entre assez vite en conflit avec le consistoire (qu’il préside dans un premier temps et que préside ensuite J. Martin-Paschoud) en raison de ses conceptions dogmatiques, mais aussi à cause de son caractère intransigeant. A l’issue d’une longue querelle, il est destitué par le consistoire en 1831. Il reste alors à Lyon, comme pasteur d’une petite communauté indépendante. Mais ce ministère ne semble pas lui convenir. Dès 1836 ses amis obtiennent sa nomination comme professeur à la faculté de Montauban, ce qui marque son retour dans l’Eglise officielle. Son enseignement l’amène d’ailleurs à modifier quelque peu ses options dogmatiques. Il nuance, par exemple, ses affirmations antérieures sur l’inspiration plénière des Ecritures. Il quitte Montauban en 1847 pour venir à Paris comme suffragant du pasteur Juillerat. Plus que son originalité doctrinale, qui est faible, son éloquence le rend rapidement célèbre. Elle nous paraît aujourd’hui bien surannée ; trop marquée par la grandiloquence ; mais elle est alors unanimement louée, et elle lui vaut un réel succès « parisien » (quand il prêche, le temple de l’Oratoire est trop petit pour accueillir tous les auditeurs qui s’y pressent). … »

Dans l’ouvrage collectif, « L’Oratoire du Louvre et les protestants parisiens », Genève, Labor et Fides, 2011, p. 121s, Encrevé écrit, toujours à propos d’Adolphe Monod :

« … Bien qu’il soit avant tout un pasteur, à Paris la plus grande partie de son activité est orientée vers la prédication. Et il est vrai qu’il y remporte un grand succès, qui le fait connaître (à l’instar d’A. Coquerel) bien au-delà de la simple communauté protestante. Paul Stapfer l’évoque en ces termes :
J’ai vu le grand temple de la rue Saint-Honoré, l’Oratoire (…) profondément silencieux, bien qu’il fût rempli de monde assis et debout jusque sur les marches de la chaire et jusque dans les tribunes des étages supérieurs ordinairement désertes (…). Ce qui était frappant c’est le silence d’avant et d’après, le silence d’attente d’abord et ensuite le silence de l’effet produit.
Certes, nous avons tendance aujourd’hui à trouver son éloquence surannée ; d’autant plus qu’il n’hésite pas à tenter de provoquer l’émotion, et même la crainte chez ses auditeurs ; Michelet disait de lui : « Tous ceux qui l’ont entendu en tremblent encore. » Il reste qu’elle est particulièrement appréciée par ses contemporains. E.G. Léonard l’appelle « la voix du Réveil » et affirme que d’autres « ont parlé au nom du Réveil avec puissance et autorité (…) mais aucun ne s’est acquis une telle audience ». Mais, à Paris, son ministère dure peu de temps, puisqu’il meurt en 1856. »

Aussi publié sur mon site consacré à Adolphe Monod (ici).

jeudi 18 avril 2013

André Bieler sur Monod et le Réveil



André Bieler (1914-2006) était un pasteur et théologien suisse. Fondateur de la Déclaration de Berne en faveur de l’aide au développement (1968), il est considéré comme l’un des principaux éthiciens protestants de la seconde moitié du XXe siècle. Son livre « Chrétiens et socialistes avant Marx: Les origines du grand malentendu », Genève, Labor et Fides, 1981, comporte un passage intéressant sur Adolphe Monod (p. 46s) :

« … Il faudrait citer ici la longue liste des œuvres protestantes d’évangélisation, de mission et d’entraide qui se multiplièrent dès cette époque […]. Il faudrait aussi évoquer la vie et le dévouement des éminentes personnalités qui ont illustré le protestantisme de ce temps, grâce au dynamisme et à l’abnégation individuelle que leur communiqua leur piété vivante, fruit du Réveil. De nombreuses femmes de grande valeur se signalèrent par leur dévouement tenace au profit d’activités philanthropiques où elles payèrent de leur personne. On connaît les noms fameux des Monod, Hollard, de Pressensé, Lutteroth, Stapfer, de Broglie (Madame était la fille de Mme de Staël), Mallet, de Gasparin, etc. Tous appartenaient aux milieux des affaires, de la diplomatie, des carrières libérales, et de la haute administration.

Il n’empêche que l’orientation politique des milieux du Réveil était non seulement passéiste mais bien souvent contre-révolutionnaire. Adolphe Monod suspectait le pasteur Oberlin, dont nous avons cité l’œuvre sociale exemplaire qu’il déployait au Ban-de-la-Roche, de n’avoir pas été assez religieux.
« C’était un bien respectable pasteur, écrivait-il, mais c’est une question de savoir si le soin qu’il a pris des intérêts temporels n’a pas nuit (sic), à certains égards, au développement des intérêts spirituels. »
Du haut de sa piété, il jugeait de façon très sévère les canuts lyonnais en révolte au début de la Monarchie de Juillet.
« Nous demandâmes particulièrement à Dieu, écrivait-il en 1831, de ne pas traiter ce pauvre peuple (les ouvriers insurgés) selon ses péchés, de se souvenir de ses enfants qui habitent cette ville, plus nombreux que les justes de Sodome, de faire grâce à la ville à cause d’eux, de mettre un frein aux passions déchaînées, etc. D’abord, nous fûmes péniblement agités, mais bientôt nous reçûmes la paix ; et nous éprouvâmes une douce tranquillité … Pendant que ces scènes affreuses se passaient au dehors, au dedans tout était tranquille. Vous n’aviez que quelques pas à faire, vous auriez cru passer du Royaume du démon dans celui de Jésus-Christ ; nous lisions sa Parole, nous invoquions son nom, nous nous réjouissions en sa grâce, qui nous avait délivré des passions de l’homme naturel et qui nous gardait en paix au milieu des fureurs et des calamités dont il nous rendait témoins … »
Une attitude analogue accompagna les événements révolutionnaires de 1848. Le méthodiste Louis Rostand exprime bien la peur dans laquelle furent plongés les groupes protestants qu’il fréquentait.
« La terreur est partout, écrivait-il, le peuple enfonce les portes des maisons … ; on craint le pillage, on craint l’incendie, on craint tout ; la mort est sur les lèvres ».
Ami Bost exprime ouvertement son mépris pour le nouveau régime.
« Quelle basse et misérable comédie fut l’établissement de cette république ! écrit-il. Et comment s’est-il trouvé des personnes pieuses qui aient pu se tromper sur le caractère de cette incartade, et oublier ce que Montesquieu même, quoique peu éclairé en religion, avait su bien voir, qu’une république ne peut subsister qu’avec un certain degré de vertu qui nous manque depuis longtemps. »
De tels jugements semblent, selon E. Léonard, partagés par la majorité des « personnes pieuses ». Il cite toutefois quelques exceptions : le pasteur Léon Pilatte, d’origine très modeste, qui dit avoir été « malade d’émotion et de joie » en apprenant l’avènement de la République, le jeune Edmond de Pressensé, beaucoup plus ouvert que son milieu aux aspirations socialistes ; il fut frappé par le calme et l’intelligence des révolutionnaires, « cette race intelligente, vive, spirituelle et bonne » ; et Madame André-Walther, « la piétiste de la haute société parisienne dont l’hôtel de la Trésorerie générale, à Tours, servait de point d’attache à toute une intelligentia (sic) fuyarde. » … »


NB : Dans son ouvrage La carte protestante. Les réformés francophones et l’essor de la modernité (1815-1848), Genève, Labor et Fides, 1997, p. 90, le professeur d’apologétique William Edgar (1944-) relativise ces propos, en commentant le sermon Etes-vous un meurtrier ? d’Adolphe Monod :
« Il est certain que cette approche des problèmes de la société a un côté moralisateur. Mais l’appréciation sur Monod de Bieler et de ses collègues issus du Réveil est par trop sévère : « non seulement passéiste mais bien souvent contre-révolutionnaire ». […] On trouve davantage ce genre de conservatisme chez la première génération de prédicateurs tels que J.I.-S. Cellerier. […] Il nous semble plutôt discerner une certaine approche individualiste, bien protestante, mais pas uniquement, du problème social. Pour Monod, à cette époque, il fallait commencer par moraliser les chrétiens pour arriver, ensuite, à des solutions plus globales. C’est de l’apologétique indirecte, à partir de principes protestants. »
Aussi publié sur mon site consacré à Adolphe Monod (ici).

vendredi 29 mars 2013

Coquerel sur Jean Monod



Dans son ouvrage « Observations pratiques sur la prédication » (1860), Athanase Coquerel père (1795-1868) nous livre un souvenir intéressant de Jean Monod (p. 24) :

« Il me souvient que peu après mon retour à Paris, au sortir de la Faculté de Montauban, Jean Monod, le vénérable pasteur avec qui ma famille a soutenu les relations les plus intimes jusque devant les fonts de baptême et dont la prédication était à la fois si libérale et si pleine d’onction, me demanda de le venir voir. A peine étais-je assis dans son cabinet, qu’il se leva, prit un volume de Saurin, l’ouvrit à la péroraison du sermon sur l’éternité des peines, et me dit : Lisez-moi cela. Il m’écouta avec attention sans m’interrompre, et m’adressant ensuite des encouragements pleins de bienveillance, il me donna sur les inflexions et les redondances des intonations de cette lecture divers conseils critiques, dont je me suis attaché à tirer parti et qui sont encore, après tant d’années, présents à ma mémoire. »

Plusieurs points nous semblent mériter d’être soulignés:
  • Monod est appelé « le vénérable pasteur ». Il s’agit là d’une constante, qui ressort de plusieurs témoignages : Jean Monod semble avoir été un personnage qui en imposait, et qui suscitait une véritable vénération chez ses ouailles.
  • Un libéral comme Coquerel père qualifie la prédication de Monod de « libérale et … pleine d’onction ».
  • A l’époque de Jean Monod et de ses fils, Jacques Saurin (1677-1730) était considéré comme le grand maître de la prédication protestante. Nous savons par ailleurs qu’Adolphe voyageait avec une collection de sermons de ce grand prédicateur.
  • En faisant lire une prédication sur les peines éternelles, Monod s’attarde surtout sur la lecture et les intonations. Les hommes des Lumières ne prenaient pas cette doctrine très au sérieux, contrairement aux hommes du Réveil. 
Aussi publié sur mon site consacré à Adolphe Monod (ici).

lundi 18 mars 2013

Jean Monod - Impressions d’une jeune auditrice


Portrait d’une jeune femme (vers 1810)

Charles Adrien Bost (1871-1943) a publié, dans le Bulletin de la Société de l’histoire du protestantisme, le témoignage suivant de son arrière-grand-mère maternelle, Julie Devillas (1791-1869). Il s’agit d’un extrait d’une lettre de 1810 qu’elle avait envoyée à sa mère, Louise Tessier (1754-1821), et d’une note de journal. Ces deux documents sont intéressants, notamment dans la mesure où ils évoquent la réputation dont jouit Jean Monod, mais également une faiblesse perçue de son débit oratoire.

Dans sa lettre, la jeune fille de 19 ans s’excuse auprès de sa mère d’être en retard dans sa correspondance, puis elle évoque la prédication de Jean Monod, donnée le 13 mai :
« Je me flatte que tu voudras bien me pardonner en faveur de la sagesse du motif. Je te dirai donc que dimanche matin je fus avec ma tante au Sermon, entendre M. Monnot (sic), le meilleur ministre de Paris. Je fus très contente de son discours qui était très beau, et je me suis mis en tête de t’apporter un échantillon de la prédication de ce pays. … »
Malheureusement, le résumé n’a pas été conservé. Dans le carnet de ses notes, en juin, Mlle Devillas parle encore de Jean Monod :
« Saint-Thomas du Louvre (Saint-Louis) a été cédé aux protestants réformés pour l’exercice de leur culte. Cette Eglise est petite et son arrangement intérieur ne me satisfait pas. Ce mélange des deux sexes dans un lieu destiné uniquement à écouter la parole du Seigneur me paraît au moins inutile, et tout à fait contraire à l’esprit de recueillement dont chacun des assistants doit être pénétré, car lequel d’entre nous peut se flatter de n’éprouver jamais par sa propre expérience combien l’esprit est prompt … J’ai entendu là M. Meonnod (sic), le premier pasteur des protestants de Paris. Il m’a fait grand plaisir par la sage exposition de ses discours et la morale pure qui en découle. C’est grand dommage que son débit ne vienne pas appuyer le bon effet que produisent ses paroles. »
Source : Bulletin de la société de l’histoire du protestantisme, avril-juin 1936, p. 143

Aussi publié sur mon site consacré à Adolphe Monod (ici).

mardi 12 février 2013

Coquerel sur Adolphe Monod



Athanase Coquerel père (1795-1868), collègue pasteur et adversaire libéral de Monod au Temple de l’Oratoire à Paris, écrit dans son ouvrage Observations pratiques sur la prédication (1860), p. 257s :

« … Certes, en tous ces exemples, l’art se met au service de la foi. Croira-t-on cependant que l’on ait soutenu récemment le principe suivant : plus la prédication fleurit dans une église, moins la vie religieuse s’y développe ? Ce paradoxe doit d’autant plus surprendre de la part de l’opinion qui semble vouloir l’accréditer, que le dernier exemple d’une prédication éminente, dans cette ligne de croyances, donne à cette étrange idée un double démenti. Je fais allusion à la carrière de pasteur et de professeur et à la renommée d’Adolphe Monod ; il ne me convient de me poser ici ni comme son critique, ni comme son panégyriste. Mais je dirai seulement que cette crainte, d’une importance exagérée donnée à l’éloquence de la chaire, n’animait point sans doute ceux qui lui ont demandé de quitter le poste de professeur pour celui de suffragant, et d’autre part, si jamais prédication chrétienne a été marquée au coin de l’art le plus étudié, ce fut la sienne. On sait avec quelle persévérance ses sermons les plus remarqués étaient travaillés ; il les recorrigeait sans cesse, à mesure que, dans ses courses missionnaires il les portait d’église en église, et dans son débit qui pouvait méconnaître une exploitation très-habile et très-réfléchie des ressources de l’art oratoire, qui certes n’enlevait rien à l’énergie de ses convictions ? … »

Aussi publié sur mon site consacré à Adolphe Monod (ici).

samedi 9 février 2013

Guizot sur Adolphe Monod


Guillaume Guizot, le fils du célèbre homme d’état et historien François Guizot (1787-1874), a rédigé cet article publié dans le « Journal des débats politiques et littéraires » le 11 avril 1856, quelques jours seulement après les obsèques d’Adolphe Monod. Guizot reste fidèle à la maxime de mortuis nihil nisi bene, mais son article est intéressant parce qu’il témoigne de l’effet que la mort du prédicateur avait fait sur la bonne société protestante de Paris et parce que nous y apprenons quelque chose sur les qualités oratoires de Monod dont le lecteur de ses sermons est malheureusement privé.

Un article fort intéressant sur Guillaume Guizot se trouve sur le magnifique site consacré à François Guizot (ici).

M. Adolphe Monod

Le Journal des Débats annonçait, il y a trois jours, la mort de M. Adolphe Monod. Ses obsèques ont eu lieu mardi, à une heure. La foule était grande, la perte est immense. Tous les protestans, même hors de France, savent ce que M. Adolphe Monod était pour les églises protestantes françaises et même en dehors des églises protestantes, tous ceux qui ont entendu sa voix ou lu ses écrits, tous ceux qui ont l’esprit assez élevé, qui ont assez l’esprit de l’Evangile pour reconnaître la vie et l’éloquence chrétiennes dans quelque communion que ce soit, éprouveront aussi de vifs regrets. De l’aveu de tous, l’homme excellent que nous venons de perdre était un des premiers orateurs chrétiens de son temps. Dieu souvent met sa force en d’humbles instrumens qui alors accomplissent par lui et pour lui de vrais miracles, et dont chaque triomphe profite d’autant plus à leur maître, qu’ils ont d’abord triomphé en son nom de leur propre insuffisance. Mais souvent aussi, pour honorer à la face du monde sa loi et son Eglise, Dieu veut attirer à lui un homme qui de lui-même se serait signalé partout, qui aurait été un des élus de la gloire humaine quand même il n’eût pas été un des élus de la vérité divine, et qui vient rendre à la religion des simples et des faibles cet autre témoignage qu’elle est une religion aussi bien faite pour les intelligences les plus fortes et pour les plus grands cœurs et alors l’orgueilleuse et égoïste humanité, voyant tour à tour ses rébellions vaincues par ceux qu’elle était tentée de mépriser et désertées par ceux en qui elle espérait s’exalter elle-même, poussée à bout par ce double démenti à sa propre idolâtrie, admirant dans le Dieu qui appelait à lui les petits enfans et s’inclinait sur leurs têtes naïves le même Dieu qui, tout enfant encore, parlait le front haut devant les Pharisiens confondus, est bien forcée d’avouer pour son roi celui qui la domine là où elle se sent puissante, comme il la soutient là où elle se sent débile. La foi, l’éloquence, l’humilité chrétiennes de M. Adolphe Monod, surtout cette humilité qui voilait à ses yeux et ne faisait que parer aux yeux des autres un talent si rare et si original, ont fait de lui un de ces exemples imposans, une de ces leçons vivantes qui vengent l’Evangile de tous les dédains. C’est un des traits saillans de M. Adolphe Monod d’avoir été un penseur et un orateur original, tout en demeurant avec constance, avec scrupule, je dirai même avec une obéissance passionnée, le disciple de l’Evangile. Nul ne s’est tenu plus fortement attaché à ce « rocher des siècles » dont parle le poète anglais. Nul aussi n’en fit jaillir plus de sources nouvelles. C’était un chrétien soumis, employant à la tache qui lui avait été commandée les richesses d’une nature très indépendante et très inventive. Lui-même il a, sans y songer, éclairé indirectement ce mérite qui lui est propre, en cherchant à expliquer, à propos de saint Paul, comment Dieu laisse subsister l’homme dans ceux qu’il choisit pour ses interprètes et qu’il marque de son sceau. « L’esprit de Dieu, dit-il, s’unit à l’esprit de l’homme dans l’inspiration, à peu près comme la nature divine à la nature humaine dans l’incarnation. Que si le fils de Dieu présent en Jésus-Christ n’empêche pas la participation douloureuse du fils de l’homme au salut enfanté, la parole divine vibrant dans la parole humaine de l’apôtre n’empêche pas la participation laborieuse de la parole humaine au salut annoncé. Dieu et l’homme dans le premier cas, l’esprit de Dieu et l’esprit de l’homme dans le second, ne s’amoindrissent pas mutuellement ils sont tout entiers à côté l’un de l’autre. Aussi, chacun des mots qu’on peut prendre comme au hasard sur la première page venue de notre apôtre, pour être trouve dans les régions célestes de l’esprit divin, n’en est pas moins cherché dans le fond intime de l’esprit humain, dans les leçons de l’expérience, dans les amertumes de l’épreuve, dans la formation et le développement de l’homme nouveau, dans tout le long apprentissage de la vie spirituelle. » Ce que M. Monod disait ainsi de l’inspiration de saint Paul était aussi vrai de l’éloquence de M. Monod. D’autres raconteront par quelle suite de travaux, par quelle ardente recherche de la vérité, par quels combats intérieurs cette âme austère et tendre se fortifia et s’assouplit pour l’exercice du saint ministère. Mais quiconque a entendu quelques sermons de M. Adolphe Monod peut attester que, plus le texte en était connu et les pensées littéralement tirées du texte, plus on était étonné de la vie inattendue que versait dans tout le discours la personne même de l’orateur. Un plan très net, des vues très larges, un coup d’œil très sagace à pénétrer les replis et les ruses des cœurs, mille expressions poétiques ou consacrées de l’Ecriture sainte qui s’échappaient comme involontairement de sa mémoire et doublaient l’autorité de sa parole, un grand art pour choisir, dans l’histoire de l’ancienne alliance ou du christianisme, des exemples qui illustraient ses idées, un sentiment profond des angoisses et des faiblesses particulières à ce temps-ci, la hardiesse de toujours aller droit au point où la raison lui semblait le plus embarrassée, beaucoup de finesse et d’imagination dans le langage, parfois une ironie sérieuse et douloureuse sur le compte des folies humaines, et par-dessus tout, l’impérieux besoin de convaincre, de gagner les âmes, la crainte continuelle de n’avoir jamais assez fait pour arracher le pécheur à sa sécurité qui le perd et l’amener à la foi qui le sauvera, l’insistance sympathique de ce chrétien qui semblait croire son propre salut compromis avec celui de ses frères s’il ne faisait pas les derniers efforts auprès d’eux et pour eux, et alors, à la fin de chaque sermon, après le sujet traité, les appels émus de trois ou quatre péroraisons successives, de plus en plus pressantes et belles, voilà ce qui avait conquis à M. Adolphe Monod son rang éminent au sein de l’Eglise protestante. Tous ceux de ses discours qui ont été imprimés survivent à cette épreuve et survivront à celle du temps. Mais son accent pénétrant, sa figure grave, fatiguée, illuminée par un feu secret, sa voix, vibrante et sincère, son geste sobre, toute cette partie de l’éloquence qu’on appelle l’action, et qui, en lui mieux qu’en aucun autre peut-être, méritait ce nom, tant il était préoccupé d’agir par sa parole et de réaliser l’Evangile dans tous les cœurs ! c’étaient autant de forces de plus ajoutées à la force de ses pensées et de son style, et pour bien connaître la puissance de sa prédication, il faut y avoir assisté. En apprenant sa mort, un de ses auditeurs assidus de ses dernières années racontait qu’après une assez longue absence, après dix-huit mois passés à l’étranger, il avait le lendemain de son retour entendu M. Adolphe Monod prêcher sur ce texte : « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive », et exposer avec un singulier éclat comment ne peuvent se satisfaire qu’en Dieu tous les désirs de bonheur, de lumière, d’amour, de pureté qui sont la gloire et le tourment de l’homme ; et étant alors justement à l’âge où toutes les soifs s’éveillent et où l’âme, à défaut des sources véritables et vives, est prête à accepter tous les mirages, le jeune auditeur de M. Monod nous disait avoir gardé de ce discours une telle impression, que depuis lors aucun des anciens chefs-d’œuvre de la chaire chrétienne ne l’avait satisfait également, et qu’il pouvait encore, pour nous faire comprendre et partager son émotion durable, nous en réciter de longs passages, à plus de six ans de distance, comme s’il sortait d’entendre l’orateur. M. Adolphe Monod a laissé ainsi dans bien des cœurs un aiguillon victorieux, et, pour lui emprunter encore ses propres paroles, il peut « prendre place parmi ces Chrysostomes ou ces Whitfields que des centaines d’âmes salueront au dernier jour comme leurs pères spirituels, parce qu’il ont mis au service de Jésus-Christ les beaux dons dont là nature les avait enrichis. » II est mort à cinquante-quatre ans, après une longue maladie et les plus cruelles souffrances, qu’il a non seulement supportées avec une résignation inaltérable, mais qu’il domptait même au point de pouvoir enseigner encore quelques fidèles réunis autour de son lit. Toute la semaine il recueillait ses forces pour cet emploi de ses derniers dimanches, et, l’heure venue, d’une voix toujours pleine, toujours douce, d’un esprit aussi sûr et d’une foi aussi sereine que jamais, il expliquait, il priait, il encourageait, comme s’il n’eût pas eu besoin de tout son courage pour ses propres épreuves. Il est ainsi resté jusqu’au bout fidèle à lui-même et à son œuvre ; et sur les figures profondément émues de tous ceux qui s’étaient réunis mardi dernier pour rendre hommage à sa mémoire, comme dans les discours prononcés sur sa tombe au nom de l’Eglise nationale, au nom de l’Eglise luthérienne, au nom des Eglises dissidentes, on voyait clairement que chacun ressentait sa perte comme un deuil commun à tous les protestans, parce qu’une grande lumière s’est éteinte au milieu d’eux, et comme un deuil privé que cause la mort d’un ami.

Guillaume Guizot

Aussi publié sur mon site consacré à Adolphe Monod (ici).