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mardi 22 octobre 2013

Massillon - La mort du pécheur et la mort du juste



 

Le texte de base

 

Ap 14.13 : Heureux sont les morts qui meurent dans le Seigneur

 

Contenu

 

Dans ce sermon, Massillon cherche à dépeindre la mort du pécheur et celle du juste afin de susciter la terreur et le désir chez ses auditeurs, étant donné que leur mort correspondra nécessairement à l’une de ces deux situations. Tout le discours est axé sur ce contraste saisissant. 

La première partie du sermon, consacrée à la mort du pécheur, part du constat de la brièveté et de l’incertitude de la vie. La mort est inéluctable, et elle n’a que deux issues. 

L’heure de sa mort est terrible pour le pécheur. En contemplant sa vie passée, il y voit des peines inutiles, des plaisirs éphémères et des crimes qui vont le suivre. 

Toutes les peines qu’il a endurées, toute l’agitation de sa vie, tout cela n’a pas porté des fruits durables ; il se rend compte qu’il a beau avoir rempli l’histoire de ses actions et le monde du bruit de son nom, il n’a rien qui puisse le suivre devant Dieu. La perspective change lorsqu’on contemple sa vie alors qu’elle est sur le point de se terminer. 

Les plaisirs de la vie, quant à eux, n’ont duré qu’un instant. Et à bien des égards, ils ont été la source de tous ses chagrins, sans compter le fait que Dieu l’en tiendra responsable. 

Et à cela s’ajoute que le mourant trouve aussi la mémoire de ses crimes. Or le jugement de Dieu approche ! Et son entourage même rappelle au pécheur ses méfaits :
« Tout ce qui environne le lit de sa mort fait revivre dans son souvenir quelque nouveau crime ; des domestiques qu’il a scandalisés ; des enfants qu’il a négligés ; une épouse qu’il a contristée par des passions étrangères ; des ministres de l’Eglise qu’il a méprisés ; les images criminelles de ses passions encore peintes sur ces murs ; les biens dont il a abusé ; le luxe qui l’entoure, dont les pauvres et ses créanciers ont souffert ; l’orgueil de ses édifices, que le bien de la veuve et de l’orphelin, que la misère publique a peut-être élevés ; tout enfin, le ciel et la terre, dit Job, s’élèvent contre lui, et lui rappellent l’histoire affreuse de ses passions et de ses crimes … »
Et ce n’est pas tout. Ce qui se passe autour du mourant lui est source de tristesse : ses surprises, ses séparations et ses changements. 

Le pécheur est surpris par l’avènement du jour du jugement alors qu’il n’a pas encore mis de l’ordre dans sa conscience. Il pensait arrivé le moment de profiter des achèvements de la vie, mais le sol se dérobe sous ses pieds. Cette surprise est amplifiée par le fait que tout le monde autour de lui cache la réalité de son état. Lui-même refuse d’ouvrir les yeux sur l’imminence de sa mort. Il se voit donc confronté, au dernier moment, à l’impossibilité de revenir sur ses pas. 

Le pécheur subit alors des séparations douloureuses : séparation d’avec les choses qu’il a accumulées, séparation d’avec la splendeur qui l’environne, séparation d’avec ses charges et honneurs, séparation d’avec son corps, séparation d’avec ses proches et ses amis, séparation d’avec le monde, séparation d’avec toutes les autres créatures. 

Enfin, tout change pour le pécheur mourant : Tout le monde l’abandonne et se retire de lui, car il n’y a plus rien à espérer de la part du mourant. Ses louanges s’abiment dans l’oubli. Son corps se désintègre, et tout autour de lui ne lui renvoie que l’image de la mort. 

La pensée de l’avenir génère en lui des sentiments d’horreur et de désespoir, face à cette région de ténèbres inconnue, cet abîme immense. Son tombeau horrible la perspective du jugement redoutable qui l’attend ont de quoi le faire trembler. Confronté à la proximité immédiate de la mort, il désespère alors de la clémence divine et ne saisit pas les remèdes que la religion offre au mourant. Même l’invitation du prêtre « Partez, âme chrétienne » lui est amère, car il a vécu comme s’il n’avait pas d’âme, et il doit constater que c’est elle qui va se présenter au jugement. Comment s’étonner que sa mort est un supplice. 

La deuxième partie du sermon est consacrée à la mort du juste. Lui aussi connaît quelque chose de l’horreur de la mort, mais celle-ci est surmontée par la grâce. En citant St Bernard, Massillon évoque de nouveau le regard du mourant vers le passé, vers le présent et vers l’avenir, mais cette fois-ci cette contemplation est source de joie. 

Le souvenir du passé suscite dans le mourant le soulagement de voir la fin de ses peines (requies de labore). Rien n’est plus réconfortant pour cette âme que le souvenir des violences qu’elle s’est faites pour Dieu, mais aussi des afflictions passagères, des tentations surmontées, des attaques du monde enfin terminées, le risque de naufrage définitivement écarté. Les combats sont finis, les obstacles anéantis, elle est finalement arrivée à bon port. Le souvenir des chutes est bien sûr également présent, mais il est comme expié par la pénitence et le renouvellement de la ferveur ; la douleur des fautes est sublimée en joie et reconnaissance envers Dieu. Les anciennes miséricordes de Dieu en font espérer de nouvelles ; Dieu ne lui apparaît pas tant comme un juge terrible mais comme un père miséricordieux. 

Ce qui se passe autour d’elle est également pour elle une source de joie (gaudium de novitate). Contrairement au pécheur, rien ne la surprend ; le jour du Seigneur, loin de la surprendre, est pour elle l’accomplissement d’un désir. S’étant préparée à cette heure toute sa vie, elle meurt tranquille, consolée, sans frayeur. Alors que le pécheur mourant réalise qu’il s’était mépris à l’égard du monde, le juste était toujours convaincu de sa nature passagère, et il meurt dans la douce certitude d’avoir fait le bon choix. Les discours des ministres de l’Eglise lui sont doux et consolants. 

Le juste qui meurt ne subit aucunement la douleur de la séparation ; il ne regrette pas le monde et ses biens, ses titres et dignités, car il n’y était jamais attaché. La séparation d’avec ses proches et amis ne lui pèse que peu, car il sait qu’il les retrouvera bientôt auprès de Dieu. Il se sépare volontiers de son corps, c’est pour lui comme un vêtement étranger dont il se débarrasse. « Ainsi la mort ne [le] sépare de rien, parce que la foi l’avait déjà séparé de tout. » 

Aussi, les changements qui se font au lit de la mort ne changent rien au fond, pour l’âme fidèle. La raison s’éteint, mais elle était déjà captive de la foi ; ses yeux s’obscurcissent, mais elle ne contemplait déjà plus que les choses invisibles ; ses sens s’émoussent, mais là encore, elle s’était déjà interdit leur usage naturel. La mort du croyant le rend grand et digne.

La pensée de l’avenir est encore source de joie et de consolation pour l’âme fidèle confrontée à la mort (securitas de æternitate). Il y a là une inversion notable qui s’opère : alors que le pécheur avait vu son avenir avec assurance, la terreur le saisit dans ses derniers instants. L’âme fidèle, par contre, qui travaillait à son salut avec crainte et tremblement pendant toute sa vie, l’espérance l’envahit lorsque la mort approche.
Lorsque les ministres de l’Eglise lui enjoignent de partir, c’est un grand bonheur pour elle ; elle s’endort tranquillement et retourne à Dieu.

 

 Structure 

 

Dans l’ensemble, ce sermon est extrêmement travaillé du point de vue de la structure. 

L’entrée en matière me semble très réussie et profonde (« on meurt comme on a vécu »). Massillon indique clairement les deux parties de son discours dont l’une est consacrée à la mort du pécheur et l’autre à la mort du juste. A l’intérieur de ces parties, on trouve une structuration très nette. Massillon aime à annoncer les (généralement, trois) points qu’il va traiter, à les énoncer clairement en cours de traitement et à les rappeler en résumé. 

Introduction 

Partie 1 : la mort du pécheur
  • Contemplation du passé
    • peines inutiles
    • plaisirs éphémères
    • crimes qui durent
  • Contemplation du présent (« ce qui se passe sous ses yeux »)
    • surprises
    • séparations
    • changements
  • Contemplation de l’avenir
Partie 2 : la mort du juste
  • Contemplation du passé : requies de labore
    • peines utiles
    • souffrances éphémères
    • fautes sublimées
  • Contemplation du présent : gaudium de novitate
    • aucune surprise
    • pas de séparation nouvelle
    • rien ne change
  • Contemplation de l’avenir : securitas de æternitate

 

L’importance du sermon 

 

Massillon sait appuyer là où ça fait mal et créer une atmosphère psychologique intense, qui va en crescendo. Surtout la description de la mort du pécheur montre une maîtrise remarquable des effets psychologiques ; il est difficile de rester de marbre face à cette attaque en règle. En revanche, la sérénité du saint mourant se reflète aussi dans la tonalité plus légère de la deuxième partie du sermon. Tout cela est parfaitement bien réglé et maîtrisé.

 

 Le style 

 

Massillon a une belle maîtrise de la langue française. Son sermon est très écrit, c’est un texte littéraire ; on est très loin de toute improvisation.

 

Eléments oratoires

 

Massillon utilise avec abondance la répétition comme élément structurant et interpellant. Quelques exemples suffiront :
  • « Ses surprises. » en introduction de paragraphe : 6 répétitions ;
  • « Séparation de … » en introduction de paragraphe : 7 répétitions ;
  • « Changement dans … » en introduction de paragraphe : 4 répétitions ;
  • « Cet avenir, cet(te) … » : 6 répétitions au sein d’un paragraphe ;
  • « en vain on … » : 4 répétitions au sein d’un paragraphe ;
  • opposition « On …, (et) il … » : 6 répétitions au sein d’un paragraphe ;
  • « Partez, âme chrétienne : 5 répétions au sein d’un paragraphe, puis encore quatre répétitions vers la fin du sermon

 

Faiblesses 

 

Massillon semble s’être adressé à un public familier du latin ; presque toutes les citations bibliques sont prises de la Vulgate. Cette particularité fait que le sermon en l’état est plus difficilement accessible à un public non versé dans cette langue, et lui confère un air quelque peu élitiste, du moins pour le lecteur moderne. 

Plus fondamentalement, il fait des textes bibliques (surtout Job, Esaië et les Psaumes) un usage presque marginal. Massillon est davantage psychologue que bibliste ; son discours semble davantage fondé sur l’expérience pastorale que sur les affirmations de l’Ecriture, qui servent plutôt comme bouts de phrases illustrant ses propos. D’ailleurs, la structure du sermon semble avant tout inspirée par une pensée de St Bernard. 

Sur le fond, j’ai été quelque peu gêné par cette insistance toute catholique sur la vertu de la souffrance, de la pénitence, des macérations, mortifications etc., un certain dolorisme qui ne semble pas avoir de répondant dans l’enseignement biblique. Quand on lit, par exemple, que le juste traite son corps « comme son ennemi » qu’il avait toujours châtié, crucifié, cela ne semble guère en phase avec une saine attitude biblique. 

Egalement publié sur mon site consacré à la grande prédication chrétienne (ici). On y trouve, entre autres, un enregistrement audio du sermon.

lundi 8 juillet 2013

Theremin sur Massillon



Voici un petit texte de la plume du prédicateur protestant allemand Franz Theremin (1780-1846) dans lequel il exprime sa profonde admiration pour ... Massillon:

Mais je ne peux pas davantage repousser la révélation du nom de l’orateur que j’avais lu il y a bien longtemps déjà, que je lisais avec une assiduité croissante, et à qui je reconnaissais le plus haut degré d’éloquence religieuse, tout comme je reconnaissais à Démosthène le plus haut degré d’éloquence politique. Ou plutôt, je ne vais pas le citer, je vous laisse deviner. Est-ce un allemand ? Mais non ! Est-ce un anglais ? Non ! C’est donc un français. Peut-être le réformé Saurin ? Surtout pas ! Donc un catholique ? Peut-être Bossuet ? Il fut un grand orateur funèbre, mais si ses prédications n’étaient pas meilleures que les esquisses que nous en possédons, elles devaient être un bavardage peu édifiant. Peut-être Bourdaloue ? C’était un homme des plus honorables, et un prédicateur excellent, mais qui est toujours en train d’enseigner, et dont les tonnerres même sont encore didactiques. Alors il n’en reste qu’un seul, qui ne peut pas vous échapper – si vous êtes français – c’est Massillon ! Je dis bien, si vous êtes français. Car si vous êtes allemand, il y a peu de chances que vous tombiez sur lui. On ne le connaît pas en Allemagne ; on cite tout au plus ses conférences et discours synodaux, qui ne sont pas ce qu’il a fait de mieux, ainsi que les sermons du « Petit Carême » qu’il a donnés devant le jeune Louis XV et qu’il ne faudrait citer que comme un dévoiement de son éloquence. Mais les autres prédications de carême, qui sont vraiment majeures, et les grandioses prédications d’avent – personne ne les connaît en Allemagne, du moins dans l’Eglise protestante. Peut-être parce qu’il est catholique ? Mais c’est précisément pour cela que nous sommes protestants, afin de pouvoir apprécier tout ce qui est excellent, quelle que soit son origine. Hélas, en Allemagne on n’apprécie pas toujours les choses qui me sont chères au-delà de toute expression, et moi aussi, je ne sais pas toujours apprécier les choses qu’on vante au-delà de toute expression en Allemagne.

Alors, en quoi consiste, selon moi, la grandeur rhétorique très particulière de Massillon ? En ce qu’il considère la prédication toujours comme un combat, et qu’il mène ce combat avec autant de force que d’habileté. Cette notion est tout à fait inexacte, diront, non pas vous, mais des spécialistes de l’homilétique allemands, car la prédication n’est que la représentation de la conscience religieuse de la communauté, en vue de son réveil et de son plaisir. Son plaisir ? Je vous le demande, quand est-ce que nous deux avons ressenti du plaisir lors d’une prédication, sans que l’orateur nous ait terrassés, brisés, blessés, puis guéris, relevés et redressés ? Et comment faire cela si ce n’est en nous combattant ? Celui qui me prépare d’autres plaisirs, et d’une autre manière, moi au moins, je ne prendrai pas plaisir à ses prédications.

Dès que Massillon ouvre la bouche, il abandonne la place de l’enseignant, car il ne développe pas une vérité, il ne démontre pas comment mettre en application un commandement, mais il préfère chercher les obstacles qui se dressent contre l’adoption de cette vérité, et la mise en pratique du commandement. Il les trouve dans la perdition des hommes dans leurs passions, dans les innombrables illusions conscientes, dans les raisons apparentes qu’ils se forment et par lesquelles ils se mentent et se trompent eux-mêmes ! Oh, comme il oblige les cœurs à lui révéler leurs secrets les plus enfouis ! Comme il remue les entrailles de l’homme avec une main sûre et sans pitié ! Comme il sait le pousser, l’aiguillonner, susciter en lui la peur, la pitié, la terreur et l’effroi ! Et pourtant, il n’est pas dur, il est délicat, et même tendre ; il connaît toutes les malheureuses faiblesses du cœur humain, et s’il les connaît si bien, c’est parce qu’il les trouve, ou les a trouvées, dans son propre cœur, et il semble toujours conscient de cela. Tantôt il nous exaspère en creusant et en nous pénétrant ; tantôt nous capitulons devant cette puissance qui se déploie et qui broie tout ; tantôt il nous fait fondre, attendris par sa douceur fondante et sa tendresse. Ne croyez pas, quand il se tient là et parle, qu’il existe quelque chose sur terre qui pourrait l’effrayer. Il parle devant des rois, devant des ducs, devant les grands de ce monde, mais précisément parce qu’il parle devant de tels gens, il leur révèle aussi leur perdition et sa profondeur. Il les assaille, il tempête contre eux, le sol tremble sous leurs pieds, et ses auditeurs dans la chapelle de Versailles sont soulevés de leurs sièges et emportés par les terreurs du jugement. Il n’est qu’un membre d’une congrégation, un simple prêtre de l’Oratoire ; il n’a pas encore été introduit dans le monde et dans la fréquentation des grands par de hautes dignités ecclésiales. Il n’empêche, si les grands de la cour française de l’époque possédaient une haute culture, et si leurs mots coulaient de leurs lèvres avec une grâce irrésistible, le prêtre de l’Oratoire les égalait en cela, ou les dépassait même ; et dans cet homme qui leur révèle les secrets du monde invisible, ils doivent admirer les qualités de leur propre monde – qui d’ailleurs semble lui importer très peu. Hélas, il est avant tout un prédicateur de la loi ! – et en tant que catholique, il n’avait guère le choix. Il y a si peu de passages où il parle de la grâce en Christ, avec la ferveur de son sentiment profond et pieux ! S’il avait toujours prêché le doux évangile de la grâce en Christ, s’il avait fondé l’amour sur la foi, il n’y a pas grand-chose, ou rien, qui l’aurait séparé de la perfection.

Notre traduction d’un passage extrait de Franz Theremin, Abendstunden, Berlin, Duncker und Humblot, 1852, pp. 301-304

Egalement publié sur mon site consacré à la grande prédication chrétienne (ici). On y trouve aussi l’original allemand.

mercredi 27 février 2013

Massillon – une petite biographie



Jean-Baptiste Massillon naît le 27 juin 1663 à Hyères (Provence), au sein d’une famille bourgeoise ; son père est notaire.

Il reçoit son éducation scolaire dans le collège de la congrégation de l’Oratoire à Hyères. A l’âge de 18 ans, il rejoint lui-même la congrégation, en devenant novice à Aix-en-Provence. Par la suite, il étudie la théologie à Arles et il enseigne les belles-lettres dans plusieurs collèges de l’Oratoire, comme à Pézenas, à Marseille et à Montbrison. C’est à Vienne qu’il est ordonné prêtre en 1692. Ses dons d’orateur sont vite repérés ; on lui demande de prononcer l’oraison funèbre de M. de Villars, archevêque de Vienne (1693), et un peu plus tard, celle de M. de Villeroi, archevêque de Lyon. Ces discours sont remarqués et ont pour effet que l’Oratoire destine le jeune prêtre au ministère de la chaire ; ils lui ouvrent également les portes de la haute société de Vienne.

En 1695, Massillon quitte Vienne pour Lyon. En 1696, le nouveau supérieur général de l’Oratoire, le Père de la Tour, veut le faire venir à Paris, mais Massillon s’est retiré à la Trappe de Septfonds. Il semblerait que le jeune prêtre hésite devant la carrière à laquelle on le destine et cherche la volonté de Dieu à cet égard. Après un séjour de quelques mois, il sort du monastère de Septfonds. Le cardinal de Noailles lui fait reprendre les habits de l’Oratoire et le fait nommer directeur du séminaire de Saint-Magloire à Paris. Il s’y entraîne pendant plus d’un an à l’éloquence religieuse, devant un public de jeunes prêtres.

En 1698, il prêche son premier carême à Montpellier ; ces sermons n’ont pas été conservés.

Le Père de la Tour le fait ensuite prêcher son premier carême parisien à l’Oratoire du Louvre (qui n’est, à cette époque, pas encore un temple protestant). C’est un grand succès. L’abbé Le Dieu va jusqu’à écrire : « Il mérita de passer de plein saut de la chaire des Pères à celle du château de Versailles. » En effet, le cardinal et son frère, le duc de Noailles, s’affairent pour que ce prédicateur d’exception puisse prêcher devant le roi, entre autres en le présentant à Mme de Maintenon.

C’est en 1700 que Massillon prêche pour la première fois devant Louis XIV, à l’occasion de l’avent. Ses sermons semblent avoir fait forte impression sur le roi ; il semblerait qu’il ait dit à Massillon : « Mon Père, j’ai entendu plusieurs grands orateurs, j’en ai été fort content. Pour vous, toutes les fois que je vous ai entendu, j’ai été très mécontent de moi-même. »

C’est d’ailleurs un trou de mémoire devant le monarque qui a conduit Massillon à apprendre ses sermons par cœur, comme le rapporte l’abbé Grégut : « Massillon se défiait de sa mémoire, qui, pourtant, le servait avec complaisance ; mais dans des circonstances graves, elle lui avait manqué de fidélité et l’orateur lui garda rancune. Un jour où il prêchait devant Louis XIV, une malencontreuse distraction survint et il s’arrêta net. Le roi avait infiniment d’esprit : « Laissez-nous, mon Père, dit-il, réfléchir un instant aux belles choses que vous nous dites ». Remis sur pied par cette parole pleine d’un délicat à-propos, Massillon acheva son discours mais il prit le parti désormais d’apprendre entièrement ses sermons par cœur. » 

Il prononce plusieurs oraisons funèbres, dont celles du prince de Conti en 1709, celle du Dauphin en 1711 et celle de Louis XIV en 1715. Cette dernière commence avec les paroles célèbres : « Dieu seul est grand, mes frères, et dans ces derniers moments surtout, où il préside à la mort des rois de la terre : plus leur gloire et leur puissance ont éclaté, plus, en s’évanouissant alors, elles rendent hommage à sa grandeur suprême : Dieu paroît tout ce qu’il est; et l’homme n’est plus rien de tout ce qu’il croyoit être.‎ »

Les années 1717 et 1718 lui apportent deux distinctions importantes, malheureusement incompatibles entre elles : la charge d’évêque de Clermont et un siège à l’Académie.

Le 11 novembre 1717, le Régent lui offre l’évêché de Clermont, charge que Massillon considère à la fois comme un honneur et une « servitude pénible ». L’ancien évêque, M. Saron, étant mort en août 1715, le poste avait d’abord été proposé à M. d’Entragues, mais celui-ci l’avait refusé, soit pour des raisons de santé, soit parce qu’il considérait le poste trop médiocre. Par ailleurs, Massillon n’aurait pas pu accepter cette vocation si le financier Antoine Crozat n’avait pas réglé les 27 000 livres que demandait la cour romaine, ce qui était déjà une somme réduite de moitié, faveur accordée au célèbre prédicateur.

A la demande du Régent, Massillon prêche le « Petit Carême » devant Louis XV (alors âgé de 8 ans) et sa cour. Il reçoit l’onction épiscopale le 21 décembre 1718, quelques jours après la confirmation de sa nomination par Clément XI.

Le 29 décembre de la même année, il est élu à l’Académie pour remplacer l’abbé de Louvois. Le 3 janvier 1719, il prête serment devant le Roi, le 23 février il est reçu à l’Académie par l’abbé de Fleury. C’est d’ailleurs la seule fois qu’il se rend à l’Académie. Dans son discours de réception, il dit : « Heureux, si n’étant pas capable de partager avec vous la gloire de vos travaux, je pouvois du moins en être ici le témoin et l’admirateur, et si, appelé ailleurs par le devoir, le regret de ne pouvoir jouir long-temps de l’honneur que vous me faites, n’égaloît le plaisir que je sens de l’avoir reçu. »

Massillon prend possession de son siège épiscopal le 29 mai 1719, en faisant fi des coutumes locales.

Le 25 octobre de la même année, il revient à Paris pour intervenir, à la demande du Régent, auprès du cardinal de Noailles, pour que celui-ci s’abstienne de sacrer M. de Lorraine et M. de Castries comme évêques de Bayeux et de Tours. Cette tentative de médiation ne semble pas avoir été couronnée de succès.

En 1720, il revient encore une fois à Paris, à l’occasion du sacre de l’abbé Dubois, un proche du Régent, comme archevêque de Cambrai. Dubois avait sollicité la présence de Massillon, à cause de sa grande renommée de vertu, semble-t-il. L’abbé Dubois étant un personnage aux mœurs douteuses, il s’agit là, à en croire Champomier, d’une affaire « cruelle pour [le] repos et [la] renommée » de Massillon, et qui lui a été reprochée par la suite. Mais l’évêque de Clermont ne semble pas s’en être voulu d’avoir pris part à cette affaire, par fidélité au Régent et en vue de l’accord (hésitant) du pape Clément XI.

Massillon demeure à Paris le reste de l’année, retenu par sa participation dans le Conseil de Conscience (avec les cardinaux de Rohan et de Bissy) qui cherchait alors à ramener le cardinal de Noailles dans une pleine soumission au pape et à la Régence. Mais, en 1721, il décide de se retirer de ce Conseil (il y est remplacé par l’archevêque de Rouen) et il part pour Clermont le 12 février 1721.

Il s’y investit à fond dans le travail épiscopal. Le 20 avril, il commence sa première visite pastorale, une visite qui a failli mal se terminer lors de son étape à Riom, le 26 avril. Jean Champomier raconte cet événement haut en couleurs : « L’évêque visita d’abord Saint-Aimable, alors collégiale opulente. … On y conservait un grand nombre de reliques et surtout on y vénérait la châsse de saint Amable, patron de la localité. Massillon fit ouvrir cette châsse pour vérifier les reliques. Aussitôt le zèle naïf du peuple s’enflamme. S’imaginant qu’on veut dérober leur pieux trésor, les habitants se pressent dans l’église avec des cris et des gestes menaçants. Repoussé, insulté, frappé même, dit-on, par un boulanger, le prélat se réfugie dans la sacristie, d’où il parvient avec peine à gagner sa voiture. La foule furieuse le poursuit ; entouré d’archers, il fuit rapidement à travers les rues encombrées pour aller chercher un asile au collège ; mais durant le trajet, la multitude ne quitte pas sa proie, vociférant et lançant des pierres qui brisent les glaces de son modeste carrosse. » L’évêque reste néanmoins à Riom le lendemain, puis il poursuit sa visite. Ce n’est qu’en 1730 qu’il réussira à interdire le culte rendu aux « pierres de saint Etienne », d’autres reliques douteuses conservées à Riom.

A cette époque, la santé de Massillon commence à se détériorer ; il souffre de calculs rénaux.

Le 13 février 1723, il revient à Paris une dernière fois, pour prononcer l’oraison funèbre de la mère du Régent, la princesse Palatine.

La première visite générale du diocèse se poursuit dans les années 1723 à 1729. Une seconde visite a lieu entre 1730 et 1737. Massillon semble avoir trouvé une certaine sérénité dans sa charge d’évêque, loin de Paris et de la cour. Sa vie modeste, sa tendresse pour ses ouailles et son attachement tout particulier aux pauvres semblent lui avoir valu l’amour des gens. Il lui arrive néanmoins de regretter les jours où il était au centre de la vie intellectuelle. Ainsi, il écrit, dans un lettre adressée à Antoine Danchet, membre de l’Académie : « Nous sommes à plaindre dans nos provinces, nous n’y pouvons conserver quelques restes de bon goût que par réminiscence. Des fonctions sérieuses, les sociétés qui nous environnent, l’air que nous respirons, tout nous épaissit. Vous nous redonnez une étincelle de ce premier esprit que vous puisez à la source et vous prévenez une extinction totale quand vous, Monsieur et vos autres confrères, nous font l’honneur de nous communiquer quelques-uns de leurs ouvrages. »

Massillon se félicitait d’avoir apaisé les tensions entre jésuites et jansénistes dans son diocèse dont il disait qu’il était « le plus paisible du royaume », mais il semble néanmoins avoir clairement pris position contre les jansénistes, notamment en soutenant une « mission » tumultueuse conduite par le père Bridaine à Clermont en 1740.

Massillon meurt le 28 septembre 1742 dans sa résidence campagnarde de Beauregard, à l’âge de 79 ans.

Son Petit Carême n’est publié qu’en 1745 et connaît un grand succès, au point que Voltaire, qui lui aussi appréciait Massillon, a pu dire : « Auprès d’un pot de rouge, on voit un Massillon. »

Son successeur à l’Académie est le duc Mancini-Mazarini ; c’est d’Alembert qui fait l’éloge de Massillon.

Source principale : Jean Champomier, Massillon, René Debresse, Paris, 1942, 157 p.