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samedi 8 avril 2017

Un sermon pour le Dimanche des Rameaux



Pour entrer dans la semaine sainte, je vous propose une prédication que Charles Babut a donnée à Nîmes le 29 mars 1874 : « Le cri des pierres ». Elle porte sur Luc 19.40 : Je vous le dis, s’ils se taisent, les pierres crieront !


Si vous préférez l’écouter, voici un enregistrement par votre serviteur.

dimanche 27 mars 2016

Un sermon pour Pâques




Pâques vaut bien un beau sermon. Cette fois, nous nous mettrons sous la chaire d’Adolphe Monod (1802-1856). 

Pour ceux qui préfèrent l’écoute à la lecture, nous avons confectionné un enregistrement audio (d’une durée d’environ 52 minutes).

Joyeuses Pâques !

jeudi 24 mars 2016

Un sermon pour le vendredi saint



Voici un beau sermon d’Ernest Dhombres (1824-1894) pour ce vendredi saint.

Et pour ceux qui préfèrent l’écoute à la lecture, voici un enregistrement audio par votre serviteur (durée : environ 45 min.)

mercredi 12 août 2015

Eugène Bersier - La parole de Caïn


Texte du sermon



Texte de base

Genèse 4.9

L’Eternel dit à Caïn : Où est Abel ton frère ? 
Et Caïn lui répondit : Je ne sais ; suis-je le gardien de mon frère ?

Grande idée

A l’image de leur Maître, les chrétiens doivent se soucier des souffrances du monde autour d’eux, aussi bien sur le plan matériel que sur le plan spirituel.

Contenu

Ce sermon d’Eugène Bersier est un plaidoyer vibrant pour le travail social et l’évangélisation.

lundi 3 août 2015

Adolphe Monod - The Mercy of God



I have now made available my personal translation of Monod’s sermon La miséricorde de Dieu: The mercy of God (which is the second part to La misère de l’homme: The Misery of Man, also from 1828). You can download the file here

On my Monod site you can also read a short analysis and listen to an audio recording, etc.

mardi 22 octobre 2013

Massillon - La mort du pécheur et la mort du juste



 

Le texte de base

 

Ap 14.13 : Heureux sont les morts qui meurent dans le Seigneur

 

Contenu

 

Dans ce sermon, Massillon cherche à dépeindre la mort du pécheur et celle du juste afin de susciter la terreur et le désir chez ses auditeurs, étant donné que leur mort correspondra nécessairement à l’une de ces deux situations. Tout le discours est axé sur ce contraste saisissant. 

La première partie du sermon, consacrée à la mort du pécheur, part du constat de la brièveté et de l’incertitude de la vie. La mort est inéluctable, et elle n’a que deux issues. 

L’heure de sa mort est terrible pour le pécheur. En contemplant sa vie passée, il y voit des peines inutiles, des plaisirs éphémères et des crimes qui vont le suivre. 

Toutes les peines qu’il a endurées, toute l’agitation de sa vie, tout cela n’a pas porté des fruits durables ; il se rend compte qu’il a beau avoir rempli l’histoire de ses actions et le monde du bruit de son nom, il n’a rien qui puisse le suivre devant Dieu. La perspective change lorsqu’on contemple sa vie alors qu’elle est sur le point de se terminer. 

Les plaisirs de la vie, quant à eux, n’ont duré qu’un instant. Et à bien des égards, ils ont été la source de tous ses chagrins, sans compter le fait que Dieu l’en tiendra responsable. 

Et à cela s’ajoute que le mourant trouve aussi la mémoire de ses crimes. Or le jugement de Dieu approche ! Et son entourage même rappelle au pécheur ses méfaits :
« Tout ce qui environne le lit de sa mort fait revivre dans son souvenir quelque nouveau crime ; des domestiques qu’il a scandalisés ; des enfants qu’il a négligés ; une épouse qu’il a contristée par des passions étrangères ; des ministres de l’Eglise qu’il a méprisés ; les images criminelles de ses passions encore peintes sur ces murs ; les biens dont il a abusé ; le luxe qui l’entoure, dont les pauvres et ses créanciers ont souffert ; l’orgueil de ses édifices, que le bien de la veuve et de l’orphelin, que la misère publique a peut-être élevés ; tout enfin, le ciel et la terre, dit Job, s’élèvent contre lui, et lui rappellent l’histoire affreuse de ses passions et de ses crimes … »
Et ce n’est pas tout. Ce qui se passe autour du mourant lui est source de tristesse : ses surprises, ses séparations et ses changements. 

Le pécheur est surpris par l’avènement du jour du jugement alors qu’il n’a pas encore mis de l’ordre dans sa conscience. Il pensait arrivé le moment de profiter des achèvements de la vie, mais le sol se dérobe sous ses pieds. Cette surprise est amplifiée par le fait que tout le monde autour de lui cache la réalité de son état. Lui-même refuse d’ouvrir les yeux sur l’imminence de sa mort. Il se voit donc confronté, au dernier moment, à l’impossibilité de revenir sur ses pas. 

Le pécheur subit alors des séparations douloureuses : séparation d’avec les choses qu’il a accumulées, séparation d’avec la splendeur qui l’environne, séparation d’avec ses charges et honneurs, séparation d’avec son corps, séparation d’avec ses proches et ses amis, séparation d’avec le monde, séparation d’avec toutes les autres créatures. 

Enfin, tout change pour le pécheur mourant : Tout le monde l’abandonne et se retire de lui, car il n’y a plus rien à espérer de la part du mourant. Ses louanges s’abiment dans l’oubli. Son corps se désintègre, et tout autour de lui ne lui renvoie que l’image de la mort. 

La pensée de l’avenir génère en lui des sentiments d’horreur et de désespoir, face à cette région de ténèbres inconnue, cet abîme immense. Son tombeau horrible la perspective du jugement redoutable qui l’attend ont de quoi le faire trembler. Confronté à la proximité immédiate de la mort, il désespère alors de la clémence divine et ne saisit pas les remèdes que la religion offre au mourant. Même l’invitation du prêtre « Partez, âme chrétienne » lui est amère, car il a vécu comme s’il n’avait pas d’âme, et il doit constater que c’est elle qui va se présenter au jugement. Comment s’étonner que sa mort est un supplice. 

La deuxième partie du sermon est consacrée à la mort du juste. Lui aussi connaît quelque chose de l’horreur de la mort, mais celle-ci est surmontée par la grâce. En citant St Bernard, Massillon évoque de nouveau le regard du mourant vers le passé, vers le présent et vers l’avenir, mais cette fois-ci cette contemplation est source de joie. 

Le souvenir du passé suscite dans le mourant le soulagement de voir la fin de ses peines (requies de labore). Rien n’est plus réconfortant pour cette âme que le souvenir des violences qu’elle s’est faites pour Dieu, mais aussi des afflictions passagères, des tentations surmontées, des attaques du monde enfin terminées, le risque de naufrage définitivement écarté. Les combats sont finis, les obstacles anéantis, elle est finalement arrivée à bon port. Le souvenir des chutes est bien sûr également présent, mais il est comme expié par la pénitence et le renouvellement de la ferveur ; la douleur des fautes est sublimée en joie et reconnaissance envers Dieu. Les anciennes miséricordes de Dieu en font espérer de nouvelles ; Dieu ne lui apparaît pas tant comme un juge terrible mais comme un père miséricordieux. 

Ce qui se passe autour d’elle est également pour elle une source de joie (gaudium de novitate). Contrairement au pécheur, rien ne la surprend ; le jour du Seigneur, loin de la surprendre, est pour elle l’accomplissement d’un désir. S’étant préparée à cette heure toute sa vie, elle meurt tranquille, consolée, sans frayeur. Alors que le pécheur mourant réalise qu’il s’était mépris à l’égard du monde, le juste était toujours convaincu de sa nature passagère, et il meurt dans la douce certitude d’avoir fait le bon choix. Les discours des ministres de l’Eglise lui sont doux et consolants. 

Le juste qui meurt ne subit aucunement la douleur de la séparation ; il ne regrette pas le monde et ses biens, ses titres et dignités, car il n’y était jamais attaché. La séparation d’avec ses proches et amis ne lui pèse que peu, car il sait qu’il les retrouvera bientôt auprès de Dieu. Il se sépare volontiers de son corps, c’est pour lui comme un vêtement étranger dont il se débarrasse. « Ainsi la mort ne [le] sépare de rien, parce que la foi l’avait déjà séparé de tout. » 

Aussi, les changements qui se font au lit de la mort ne changent rien au fond, pour l’âme fidèle. La raison s’éteint, mais elle était déjà captive de la foi ; ses yeux s’obscurcissent, mais elle ne contemplait déjà plus que les choses invisibles ; ses sens s’émoussent, mais là encore, elle s’était déjà interdit leur usage naturel. La mort du croyant le rend grand et digne.

La pensée de l’avenir est encore source de joie et de consolation pour l’âme fidèle confrontée à la mort (securitas de æternitate). Il y a là une inversion notable qui s’opère : alors que le pécheur avait vu son avenir avec assurance, la terreur le saisit dans ses derniers instants. L’âme fidèle, par contre, qui travaillait à son salut avec crainte et tremblement pendant toute sa vie, l’espérance l’envahit lorsque la mort approche.
Lorsque les ministres de l’Eglise lui enjoignent de partir, c’est un grand bonheur pour elle ; elle s’endort tranquillement et retourne à Dieu.

 

 Structure 

 

Dans l’ensemble, ce sermon est extrêmement travaillé du point de vue de la structure. 

L’entrée en matière me semble très réussie et profonde (« on meurt comme on a vécu »). Massillon indique clairement les deux parties de son discours dont l’une est consacrée à la mort du pécheur et l’autre à la mort du juste. A l’intérieur de ces parties, on trouve une structuration très nette. Massillon aime à annoncer les (généralement, trois) points qu’il va traiter, à les énoncer clairement en cours de traitement et à les rappeler en résumé. 

Introduction 

Partie 1 : la mort du pécheur
  • Contemplation du passé
    • peines inutiles
    • plaisirs éphémères
    • crimes qui durent
  • Contemplation du présent (« ce qui se passe sous ses yeux »)
    • surprises
    • séparations
    • changements
  • Contemplation de l’avenir
Partie 2 : la mort du juste
  • Contemplation du passé : requies de labore
    • peines utiles
    • souffrances éphémères
    • fautes sublimées
  • Contemplation du présent : gaudium de novitate
    • aucune surprise
    • pas de séparation nouvelle
    • rien ne change
  • Contemplation de l’avenir : securitas de æternitate

 

L’importance du sermon 

 

Massillon sait appuyer là où ça fait mal et créer une atmosphère psychologique intense, qui va en crescendo. Surtout la description de la mort du pécheur montre une maîtrise remarquable des effets psychologiques ; il est difficile de rester de marbre face à cette attaque en règle. En revanche, la sérénité du saint mourant se reflète aussi dans la tonalité plus légère de la deuxième partie du sermon. Tout cela est parfaitement bien réglé et maîtrisé.

 

 Le style 

 

Massillon a une belle maîtrise de la langue française. Son sermon est très écrit, c’est un texte littéraire ; on est très loin de toute improvisation.

 

Eléments oratoires

 

Massillon utilise avec abondance la répétition comme élément structurant et interpellant. Quelques exemples suffiront :
  • « Ses surprises. » en introduction de paragraphe : 6 répétitions ;
  • « Séparation de … » en introduction de paragraphe : 7 répétitions ;
  • « Changement dans … » en introduction de paragraphe : 4 répétitions ;
  • « Cet avenir, cet(te) … » : 6 répétitions au sein d’un paragraphe ;
  • « en vain on … » : 4 répétitions au sein d’un paragraphe ;
  • opposition « On …, (et) il … » : 6 répétitions au sein d’un paragraphe ;
  • « Partez, âme chrétienne : 5 répétions au sein d’un paragraphe, puis encore quatre répétitions vers la fin du sermon

 

Faiblesses 

 

Massillon semble s’être adressé à un public familier du latin ; presque toutes les citations bibliques sont prises de la Vulgate. Cette particularité fait que le sermon en l’état est plus difficilement accessible à un public non versé dans cette langue, et lui confère un air quelque peu élitiste, du moins pour le lecteur moderne. 

Plus fondamentalement, il fait des textes bibliques (surtout Job, Esaië et les Psaumes) un usage presque marginal. Massillon est davantage psychologue que bibliste ; son discours semble davantage fondé sur l’expérience pastorale que sur les affirmations de l’Ecriture, qui servent plutôt comme bouts de phrases illustrant ses propos. D’ailleurs, la structure du sermon semble avant tout inspirée par une pensée de St Bernard. 

Sur le fond, j’ai été quelque peu gêné par cette insistance toute catholique sur la vertu de la souffrance, de la pénitence, des macérations, mortifications etc., un certain dolorisme qui ne semble pas avoir de répondant dans l’enseignement biblique. Quand on lit, par exemple, que le juste traite son corps « comme son ennemi » qu’il avait toujours châtié, crucifié, cela ne semble guère en phase avec une saine attitude biblique. 

Egalement publié sur mon site consacré à la grande prédication chrétienne (ici). On y trouve, entre autres, un enregistrement audio du sermon.

mercredi 14 août 2013

Jacques Saurin - Second sermon sur le renvoi de la conversion

Jacques Saurin (1677-1730)

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Le contenu

Dans son deuxième sermon sur le renvoi de la conversion, Jacques Saurin se penche sur le dossier scripturaire.

Le prédicateur exprime d’abord une appréhension : il craint que certains abusent de son discours, qui démontre comment « les trésors de la grâce aggravent la condamnation de ceux qui la changent en dissolution », et deviennent eux-mêmes une illustration de son propos.

Dans un premier temps, Saurin cite un certain nombre de textes où l’Ecriture exhorte, met en garde, menace ceux qui retardent leur conversion. Ensuite, il cherche à démonter deux dogmes défendus par ceux qui défendent la possibilité d’attendre avant de se convertir. Le premier de ces dogmes invoque le secours surnaturel de l’Esprit promis sous la nouvelle alliance, le deuxième le libre accès au pardon fondé sur la miséricorde de Dieu. Le prédicateur est conscient de marcher entre deux écueils également dangereux : « Car d’un côté, si nous nous éloignons de ces dogmes, nous abjurons la foi de nos pères, et nous nous attirons une note d’hétérodoxie. D’un autre côté, si nous donnons trop à ces dogmes, nous fournissons des prétextes au libertinage, nous [démolissons] ce que nous avons édifié, et nous nous réfutons nous-mêmes. »

Réfutation du premier dogme

Saurin s’attaque en premier à l’objection basée sur le secours surnaturel de l’Esprit. Il propose cinq considérations pour réfuter l’approche de ses adversaires.

Le premier argument se fonde sur l’institution du ministère dans l’Eglise. Le fait que Dieu ait voulu une Eglise où les fidèles s’approprient l’enseignement salutaire par une assimilation lente et patiente plaide contre l’inaction sous prétexte de l’attente d’une intervention surnaturelle de l’Esprit.

Deuxièmement, Dieu ordonne à ceux qui croient ne pas encore avoir reçu l’Esprit de faire des efforts. Or comment oserions-nous demander à Dieu de nous venir en aide si nos actes s’inscrivent en faux contre cette demande ?

Troisièmement, Dieu nous invite à joindre notre action à l’action de son Esprit ; maintes passages de l’Ecriture affirment à la fois l’action de Dieu et le devoir de l’homme qui en découle. L’affirmation que c’est Dieu qui produit en nous le vouloir et le faire est suivie de près de l’exhortation à travailler à notre salut avec crainte et tremblement.

Quatrièmement, dans d’autres textes, l’Ecriture contient des menaces à l’égard de ceux qui refusent de répondre aux soins de la grâce. Le serviteur infidèle qui néglige de cultiver son talent s’en voit finalement privé.

Enfin, l’Ecriture conclut de notre impuissance et des promesses de la grâce la conclusion qu’il convient d’œuvrer à son salut et d’être vigilant.

Tout cela milite fortement contre l’idée que l’homme puisse différer sa conversion. L’Esprit de Dieu agit au-dedans de nous, il est vrai, mais cela doit nous inciter à faire tout notre possible pour nous inscrire dans cette action. On peut donc conclure avec assurance que les secours de l’Esprit, loin de fonder un renvoi de la conversion, « fonde la nécessité de former des actes de piété pour en acquérir l’habitude ; … Mais tandis que tu imploreras ce secours, tandis que tu gémiras dans le sentiment de ton impuissance, travaille à te surmonter et à triompher de toi-même ; tire des promesses de Dieu des motifs à te sanctifier et à t’instruire, et lors même que tu diras : je ne suis rien, je ne puis rien, agis comme si tout dépendait de toi, comme si tu pouvais toutes choses. »

Réfutation du deuxième dogme

Saurin s’attaque ensuite à l’objection fondée sur la miséricorde de Dieu. Il y discerne le « paroxysme de la corruption, et l’ingratitude au degré suprême ».

Le prédicateur questionne d’abord la nature inconditionnelle de la miséricorde de Dieu. L’Evangile est une alliance, c’est-à-dire un contrat mutuel entre deux parties. Quelles sont alors les conditions qui nous sont imposées ? C’est une disposition de l’âme qui est désignée sous les noms de foi et de repentance. Implique-t-elle le renoncement au vice et un changement total de vie ?

Avant de poursuivre, Saurin exprime sa honte devant les chrétiens d’autres communions qui pourraient être scandalisés que cela est sujet à discussion dans le camp réformé. Il s’en excuse en concédant qu’il y a des insensés dans chaque société, y compris chez les réformés.

Si la foi et la repentance n’étaient que le simple désir d’avoir part au mérite de Jésus-Christ, l’Evangile serait « la plus impure des religions », et même « une invitation au crime », mais il en est tout autrement. Elles referment le renoncement au monde, l’abandon de nos méfaits, la transformation du cœur du croyant. Ainsi s’effondre l’argument de ceux qui invoquent la miséricorde de Dieu pour justifier le renvoi de leur conversion.

Saurin revient à l’une des conclusions de son premier sermon : un homme qui aura persévéré dans le vice toute une vie durant, comment pourra-t-il se défaire de ses habitudes, si ce n’est par une grâce extraordinaire de l’Esprit ? Mais comment nourrir l’espoir que l’Esprit agira de la sorte à l’égard de quelqu’un qui lui aura résisté ? Le prédicateur conclut : « pour être secouru de la grâce, il faut vivre dans une continuelle vigilance ; pour être l’objet de la miséricorde, il faut avoir la repentance et la foi ; la seule marque non suspect de ces vertus, c’est une longue suite d’action pieuses ; sans un miracle de la grâce, et dans le cours ordinaire de la religion, un homme qui a consumé sa vie dans le crime, quelques soupirs qu’il pousse au ciel à l’heure de la mort, a lieu de craindre que l’accès à la miséricorde ne lui soit fermé. »

Application

Saurin passe ensuite à l’application. Il s’attaque à ceux qui affirment qu’ils ne sauraient concevoir que Dieu soit aussi rigoureux. Il établit que l’incompréhensibilité des assertions de l’Ecriture ne saurait servir de critère de leur acceptation. Mais même si on invoque la raison, elle plaide contre les adversaires de l’orthodoxie, car la miséricorde de Dieu est tout aussi incompréhensible que sa sévérité.

Ensuite, Saurin se permet un argument ad hominem. Ceux qui trouvent la justice de Dieu trop riguoureuse, ce ne sont pas ceux qui travaillent à leur salut, mais ceux qui « lâchent la bride à leurs passions ».

L’argument que cette miséricorde apparaît trop limitée est balayé par un exposé de l’action généreuse de Dieu : seuls les impénitents et les endurcis sont exclus du paradis.

L’objection que selon cet Evangile, il n’y aurait que peu de gens sauvés ne fait pas long feu non plus, car Jésus-Christ lui-même l’a affirmé. Des millions d’hommes israélites partis d’Egypte, seulement deux ont pu entrer dans la Terre promise !

A l’objection que la prédication de cette doctrine porterait les hommes au désespoir, Saurin répond avec ironie. Les adversaires ne sont pas des consciences faibles et délicates, mais des hommes froids et indifférents, « vendus au monde », et qui plus est, il n’est pas encore trop tard pour eux !

Saurin aborde pour finir le rôle et la grandeur du ministère pastoral qui doit annoncer avec fidélité ce message. L’un des derniers passages du sermon aborde de manière poignante la difficulté de la tâche d’un pasteur appelé chez un mourant qui feint de se convertir sur son lit de mort. La pression est grande sur le ministre d’abonder en ce sens alors qu’il y a là de quoi avertir tout l’entourage du mourant.

Le prédicateur clôt en affirmant que Dieu se trouve encore, maintenant. Il n’est pas trop tard, mais demain, Dieu ne se trouvera peut-être plus.

Le sermon se termine sur une série de vœux : « Puissiez-vous, dès à présent, former la résolution de mettre à profit une liberté si précieuse ! Puisse l’heure de votre mort répondant à la sincérité de vos résolutions, et à la sainteté de votre vie, vous ouvrir les portes du ciel, et vous faire trouver dans la gloire ce Dieu que vous aurez trouvé favorable dans l’Eglise ! Dieu vous en fasse la grâce. »

Importance de ce sermon

Il s’agit d’une très belle suite à son premier sermon, encore plus poignante que la première partie. Le point de vue de l’Ecriture est déroulé avec brio, Saurin décoche des flèches qui ne ratent pas leur cible. L’argumentation est puissante et à point. Du grand art, à notre avis.

Structure

Le sermon est assez structuré ; Saurin annonce les grands arguments et des points de sa démonstration, et il s’y tient.

Partie doctrinale 

1. Réfutation du premier ‘dogme’ des tenants d’un conversion tardive : le secours de l’Esprit
Les cinq preuves 
2. Réfutation du deuxième ‘dogme’ : la miséricorde de Dieu

Application
  • Réfutation d’arguments invoqués contre la position orthodoxe
  • Grandeur et difficulté du ministère pastoral
  • Invitation à saisir l’offre de Dieu sans tarder

Points faibles

Nous n’avons pas grand chose à redire sur ce beau sermon. A la limite, on peut se demander si le sujet est encore d’actualité ; dans nos sociétés post-chrétiennes le renvoi de la conversion ne semble plus guère être un problème pastoral qui mérite une série de trois prédications de ce calibre. En effet, l’attitude qui consiste à remettre la conversion à plus tard semble relativement rare ; la plupart de nos contemporains n’ont pas la moindre intention de se convertir, ni maintenant, ni plus tard.

Peut-être pourrait on critiquer l’approche pastorale du grandiose passage final « On n’a point d’idée de notre ministère … » où Saurin semble affirmer qu’il faut refuser d’apaiser un homme qui se convertit sur son lit de mort. Certes, une telle conversion est suspecte, et le risque d’une fausse conversion est réel, mais ne devrait-on pas appliquer la règle in dubio pro reo et laisser à Dieu le soin de séparer le grain de l’ivraie ? Le pasteur qui se montre inflexible en ces moments risque de son côté de s’ériger en juge des consciences, ce qui est, à notre avis, problématique.

Eléments de rhétorique

Saurin utilise volontiers des refrains multiples. Ainsi, il aligne huit questions « Pourquoi … ? » et peu de temps après, une nouvelle série de sept « Pourquoi … ? », suivie de près par une série de quatre « Puisque …, ne concevez-vous pas que … ». On peut également signaler une quadruple répétition des affirmations « … voilà l’action de Dieu ; … voilà le devoir de l’homme » et autant de répétitions de la formule « Le Saint-Esprit agit au-dedans de nous, il est vrai ; mais … ». Un peu plus loin, nous voyons cinq répétitions de la formule « Un bon protestant croit que … » au sein d’un seul paragraphe. En expliquant la nature de la foi, Saurin répète trois fois « non par … mais par », et en abordant le comportement de ses adversaires, il répété quatre fois « et moi, je ne puis pas concevoir ». Dans les derniers paragraphes du sermon encore, nous rencontrons une série de huit « il se trouve … », suivis de six « qui saurait … ! ». Cette accumulation des refrains est réellement une marque de fabrique de Saurin, et on peut penser qu’un Adolphe Monod, qui a beaucoup lu Saurin, a trouvé l’inspiration d’en faire de même.

Observations diverses

Le sermon contient un bel exemple d’ironie mordante (deuxième paragraphe de la page 17 de notre transcription).

Aussi publié sur mon site consacré à la grande prédication française (ici).

vendredi 21 juin 2013

Adolphe Monod – La miséricorde de Dieu




C’est la deuxième et dernière partie d’une petite série de prédications consacrée à Romains 11.32.

Mes notes sur la première partie se trouvent ici.

Résumé

Ayant rappelé les éléments clé du premier sermon de la série à son auditoire (ou à ses lecteurs), Monod s’adresse directement à ceux d’entre eux qui n’ont pas vécu de conversion. Il les exhorte à l’inquiétude, car ils se trouvent dans un état à la fois de culpabilité et de misère ; ils ont besoin d’être délivrés « et de la peine du péché, et du péché lui-même », et ils sont incapables de s’en extraire par eux-mêmes, car même une conduite parfaite ne saurait racheter les fautes passées, et sur les bases mauvaises du passé, ils ne sauraient rien construire de saint. La seule délivrance possible réside donc en Dieu.

Monod s’apprête à exposer le plan de Dieu, en se basant cette fois-ci uniquement sur la Parole de Dieu car la raison humaine, si elle a pu établir la perdition de l’homme, n’est pas capable de dégager la solution que Dieu a mise en œuvre.

Effectivement – et cela nous place au cœur de la Bonne Nouvelle – Dieu répond au problème de la culpabilité en pardonnant à l’homme. Incapable de se justifier par ses œuvres, l’homme a besoin de la justification par la foi, accordée comme une grâce à un coupable. Elle se base sur l’œuvre de Jésus-Christ qui a souffert la punition que nous méritions.

Monod admet que cette doctrine le dépasse et suscite des questions dont il ignore la réponse, mais qu’il peut appréhender « par ce qui la précède et ce qui la suit », à savoir dans sa réponse aux besoins de la conscience angoissée et par la paix qu’elle lui offre.

Dieu offre également la délivrance de la misère de l’homme, en ramenant l’homme à l’amour de Dieu. En effet, celui qui contemple l’œuvre du Fils qui se sacrifie pour le pécheur, en l’absence de tout mérite de celui-ci, ne peut que s’écrier : « Quel amour ! mon Dieu, quel amour ! »

Un tel amour ne devrait manquer de susciter l’amour de l’homme, mais il n’en est rien, sauf si son esprit est préparé par l’action du Saint-Esprit.

Monod démontre que le Saint-Esprit n’est pas promis aux seuls apôtres, mais à tous les chrétiens. Il écarte un certain nombre de fausses approches avant de conclure : « Le Saint-Esprit, c’est une action directe, réelle, surnaturelle, exercée sur l’esprit de l’homme par un Dieu maître de notre cœur aussi véritablement qu’il l’est de la nature, et qui peut à son gré nous donner et nous ôter des sentiments et des pensées … Le Saint-Esprit, c’est Dieu dans l’homme. »

Le prédicateur offre lui-même un résumé de ce qu’il vient de dire : 
« Ainsi la miséricorde divine n’a rien laissé manquer pour le salut de l’homme pécheur. Il faut à l’homme pécheur une double délivrance. Coupable, il a besoin d’un pardon ; misérable, il a besoin d’un changement de cœur : Dieu lui offre l’un et l’autre en Jésus-Christ. Il lui pardonne, en considération de Jésus-Christ, qui a souffert à sa place la peine due à ses péchés. Il lui change le cœur, en lui manifestant son amour dans la rédemption, qu’il lui fait croire et sentir par le Saint-Esprit. »
Se pose alors la question de la contribution de l’homme ; n’a-t-il rien à faire de son côté ?

Monod répond en affirmant que l’homme doit se mettre dans une certaine disposition d’âme, qu’il doit exercer sa foi. A cet égard, le prédicateur distingue entre la « foi en Dieu », c’est-à-dire « la conviction générale que la Bible est la parole de Dieu », et une de ses conséquences, la « foi en Jésus-Christ », c’est-à-dire « la conviction spéciale … que nous sommes perdus et que nous pouvons être sauvés par Jésus-Christ ». C’est cette dernière qui est exigée de nous pour le salut.

Mais comment l’acquérir ? Face au paradoxe que cette foi est un don de Dieu, et que l’homme est invité à la mettre en œuvre, on pourrait se décourager, mais en réalité, la solution du dilemme est simple ; il suffit de demander à Dieu. Et même si l’homme n’a qu’un commencement de foi à offrir, il faut l’offrir pour s’inscrire dans ce cercle vertueux « de prières en grâces, et de grâces en prières » qui le mène sur la voie des miséricordes divines.

Monod s’adresse ensuite à ceux qui refusent ce discours. Il accepte qu’on en rejette la forme, le langage, l’enchaînement des idées, tout ce qui vient de l’orateur. Mais en ce qui concerne le contenu, le fond – la misère de l’homme et son besoin du salut en Jésus-Christ par grâce, par la foi, l’œuvre de l’Esprit-Saint – celui qui les rejette, rejette l’Evangile lui-même. Monod est très solennel : 
« Ce que je vous ai prêché, ce n’est pas mon opinion : c’est la vérité. Ce n’est pas une doctrine : c’est la doctrine. C’est plus : c’est la vie ; et si vous ne croyez pas cela, vous demeurez dans la mort. » 
Celui qui refuse ces vérités, refuse aussi les déclarations de la liturgie réformée et doit se poser la question de ce qu’il fait à l’Eglise. 
« … il faut sortir de quelque manière d’une situation si fausse : il faut ou aller plus avant, ou revenir en arrière ; ou prendre la chose, ou quitter le nom ; ou recevoir cette doctrine, ou renoncer à être chrétiens. »
Monod s’adresse ensuite à ceux que son discours aurait touché et les invite à se tourner vers Dieu afin de lui demander la grâce de la conversion, en acceptant de lui sacrifier tout ce qui ferait obstacle, que ce soit la fortune, la réputation, le bien-être, certaines relations : « Convertis-moi, Seigneur, et je serai converti ! »

La prédication se termine par une prière dans laquelle Monod implore Dieu d’envoyer son Esprit dans le cœur de ceux qui seraient disposés à se conformer aux instructions divines.

Structure

Monod n’affiche pas de structure, mais son discours est logiquement ordonné. Il n’y a pas de véritable exorde, l’exposé commence par un rappel des éléments clé du premier sermon. La suite peut se structurer comme suit :
  1. Un double problème : culpabilité et misère
  2. La réponse à la culpabilité : la propitiation en Jésus-Christ
  3. La réponse à la misère : l’homme est ramené à l’amour de Dieu
  4. La nécessité de l’œuvre du Saint-Esprit
  5. La nécessité d’une démarche de foi
  6. Invitation à s’engager sur la voie du salut

Apport

Cette prédication se distingue par une grande profondeur théologique. Monod aborde des sujets graves et complexes – la réponse scripturaire à la fois à la culpabilité de l’homme et à sa misère, la doctrine du Saint Esprit, la théologie de la foi … – et il le fait d’une manière très claire. Monod admet qu’il n’a pas réponse à tout, mais il n’hésite pas à insister sur ce que Dieu a bien voulu révéler dans les Ecritures et proposer des approches très pragmatiques basées sur cette révélation.

Comme le signale Fredrik Dahlbom dans sa thèse (1923), Monod est original dans son insistance sur la volonté de croire. Il trouve une correspondance dans le vécu du prédicateur : 
« Dans sa propre conversion, l’élément de volonté avait pris beaucoup de place. Il avait été un douteur, mais il avait souffert de ses doutes. Il voulait croire, et c’est pour cela qu’il n’avait pas abandonné le combat quand il semblait le plus désespéré. Pourtant, l’insistance sur la volonté n’est pas chez Monod en contradiction avec l’abandon de soi. Tout au contraire, la volonté désigne ici la volonté de s’abandonner. »
On peut également signaler la distinction originale entre la « foi en Dieu » (peut-être serait-il plus propre de dire « foi en l’Ecriture ») et la « foi en Jésus-Christ ».

Points faibles

Il me semble que le discours est très dense, peut-être trop dense théologiquement. On y trouve assez peu d’images parlantes, tout est très intellectuel et assez abstrait, et cela dans un discours d’environ cinquante minutes. Monod soumet l’auditeur moyen à une rude épreuve. Il fallait sans doute un orateur de son talent pour faire passer la pilule.

Dans sa thèse susmentionnée, Dahlbom place cette faiblesse dans une perspective plus large : 
« [Monod] cherche à libérer la religion de sa captivité dans son exile [où l’avait reléguée] le moralisme des Lumières et à la ramener dans sa terre d’origine. Mais à cause de son concept de la révélation, il lui impose un autre esclavage, à savoir l’intellectualisme. Comme les Lumières confondaient religion et moralité, Monod et le Réveil couraient le risque de confondre religion et croyance. Un exemple typique se présente lorsqu’il examine, dans La miséricorde de Dieu, le concept de foi et distingue entre « foi en Dieu », à savoir que tout ce que Dieu dit dans sa Parole est vrai, et « foi en Christ », c’est-à-dire la foi en une force à l’extérieur de nous-mêmes qui ne peut pas se manifester tant que tout ce qui est faux a été enlevé de par l’abandon de soi. Il est évident que Monod pense que la [foi comme] confiance devrait être le principal et que la [foi comme] acceptation et maintien [de la doctrine] ne sert qu’à établir un fondement sûr pour la confiance. Mais en pratique, c’est l’inverse. Il plonge tellement dans des démonstrations scolaires que ce qui ne devrait être qu’un support pour la foi comme confiance, prend la première place et relègue l’aspect de confiance sur un deuxième plan. »

Eléments de rhétorique

Le lecteur (et l’auditeur) ne peut passer à côté de trois refrains qui marquent le discours dans sa deuxième moitié. D’abord, il y a, au milieu du sermon, quatre fois l’exclamation « Quel amour ! Mon Dieu, quel amour ! », puis, plus vers la fin, 14 (!) répétitions de l’interrogation « Voulez-vous … ? », suivies de près de 15 (!) répétitions de « C’est l’évangile de … ». A chaque fois, l’utilisation de ces refrains fait son effet, mais on peut se demander si Monod n’en fait pas trop en enchaînant plusieurs passages de ce type. Parfois, moins, c’est plus …

Autres observations

Monod se montre assez ouvert dans son énumération des autorités que peut faire valoir l’Evangile qu’il proclame : on y trouve non seulement Calvin et Luther, mais aussi Fénelon, Thomas a Kempis et St Bernard. Tous les prédicateurs évangéliques de notre temps ne seraient pas prêts à revendiquer le soutien de tous ces chrétiens célèbres.

jeudi 6 juin 2013

Michel Le Faucheur - Sermon sur l’échelle de Jacob




Le texte clé

Gn 18.12s : Alors il songea, et voici une échelle posée sur la terre, et le bout d’icelle touchait jusqu’aux cieux, et voici les anges de Dieu montaient et descendaient par icelle. Et voici, l’Eternel se tenait sur icelle et dit : Je suis l’Eternel, le Dieu d’Abraham ton père, et le Dieu d’Isaac, je donnerai la terre sur laquelle tu dors à toi et à ta postérité.

Contenu

Cette prédication part du constat de l’échec de l’homme déchu, qui se retrouve sur la terre maudite par Dieu, l’accès à Dieu lui étant désormais interdit. Heureusement, la miséricorde de Dieu a trouvé un remède, par l’incarnation du Fils qui constitue en quelque sorte une échelle entre ciel et terre, et c’est justement sous cette forme qu’ils s’est manifesté au patriarche Jacob. La présente prédication porte sur cette vision de « l’échelle de Jacob » (Gn 18.12s).

Le prédicateur estime que chaque mot compte dans ce texte : le temps auquel Dieu s’est révélé ainsi à Jacob, la forme particulière de la vision et les sentiments qui animent Jacob à son réveil.

Jacob reçoit cette vision alors qu’il a dû quitter la maison en attendant que les désirs de vengeance de son frère Esaü se calment. Il est seul, privé de sa famille et de son pays, et c’est alors que Dieu lui donne comme des arrhes de sa bienveillance.

Le Faucheur se livre à un petit tour d’horizon de la révélation par le songe dans les Ecritures. Jacob a bénéficie de trois visions de ce genre, dont celle-ci est, pour Le Faucheur, « la plus excellente en effet, tant pour la vision que pour l’oracle ».

Le prédicateur aborde les interprétations que les commentateurs juifs et chrétiens ont pu proposer. Pour lui, la vision de l’échelle a pour but d’assurer Jacob de la protection divine : « … selon ce sens, l’échelle était le voyage du Patriarche, qui se faisait voirement sur la terre, mais dont le but était le ciel, … Les Anges allaient et venaient, montant et descendant par les degrés de cette échelle, pour l’assurer qu’ils l’accompagneraient à l’aller et au retour, comme ordonnés de Dieu pour sa conservation et pour sa défense. » Mais l’usage que Jésus-Christ a pu faire de cette vision, dans son entretien avec Nathanaël, montre que la vision a une signification plus profonde encore. L’échelle représente le Seigneur lui-même, dans son humanité (l’échelle touche la terre) et dans sa divinité (le sommet de l’échelle atteint le ciel). Jacob bénéficie de la protection de Dieu dans la mesure où il est l’ancêtre du Christ, le moyen par lequel toutes les nations seraient bénies. Le Faucheur explique que l’ancienne alliance repose elle aussi sur l’œuvre du Fils : « Car jamais aucun n’a été réconcilié avec Dieu, que par le moyen de Jésus-Christ, et comme il n’a jamais eu qu’un seul Dieu, qui a toujours été le même sous le Vieil et sous le Nouveau Testament ; aussi n’y a-t-il jamais eu qu’un seul médiateur qui a toujours été le même, soit sous l’Ancienne, soit sous la Nouvelle Alliance, à savoir Jésus-Christ homme, lequel Dieu a proposé de tout temps pour propitiatoire par la foi en son sang. » Lui seul est capable de constituer cette échelle qui relie ciel et terre, Dieu et les hommes. Ni les saints, ni les anges, ni la Vierge Marie ne peuvent accomplir cette tâche. Le prédicateur s’en prend violemment à une vision d’un compagnon de St François qui avait vu deux échelles, celle du Christ et celle de Marie, cette dernière étant seule praticable pour les hommes.

Dans l’application, Le Faucheur s’adresse aux huguenots chassés de chez eux et leur conseille de prendre Jacob pour exemple. Lui aussi, quoique jouant un rôle central dans l’histoire du salut, se trouvait dans la même peine et devait apprendre de ne pas s’attacher aux choses de ce monde. Il avertit ceux qui vivent encore en sécurité de pas se fier à cet état de choses : « … reconnaissant en votre conscience de combien d’ingratitudes et de péchés vous êtes coupables envers [Dieu], préparez vous, avec humilité, patience, et douceur d’esprit, à tout ce qu’il lui plaira de vous envoyer … »

Le prédicateur attire ensuite l’attention de ses auditeurs sur l’attitude du patriarche qui se reposait sur la bonté de Dieu et la protection de sa providence. La vision que Dieu lui offre le revigore, et les fidèles qui l’imitent dans cette attitude seront récompensés de la même façon. Le rêve de Jacob lui a procuré une réelle consolation, et il en sera de même pour ceux qui espèrent en les promesses de Dieu : « ainsi, encore que les promesses que nous vous faisons de la part de Dieu, de son assistance dans vos malheurs, de la restauration future de son Eglise, et principalement de la gloire et de la béatitude éternelle qui vous est préparée au ciel, semblent, au prix des avantages présents et réels des impies, n’être que des paroles, des imaginations, et des songes ; assurez-vous, qu’elles s’accompliront à la fin, jusqu’à la moindre circonstance, et que les songes des fidèles se trouveront, au bout du compte, plus solides que tout ce que les profanes estiment de plus réel au monde. » La parole et la Sainte Cène constituent une réelle consolation pour les enfants de Dieu.

Pour en bénéficier, il faut cependant ressembler à Jacob et non pas à son mauvais frère Esaü. Ceux qui sont violents et remplis de mauvais désirs comme Esaü ne sauraient prétendre à la grâce divine, mais ceux qui, comme Jacob, cherchent d’abord le règne de Dieu et se confient en son amour sont protégés par lui. C’est à eux qu’appartiennent les promesses de l’Evangile et les grâces offertes en la Cène.


L’importance du sermon

Un thème qui est abordé en profondeur dans ce sermon, c’est celui de l’incarnation. On trouve une remarque intéressante à cet égard chez Françoise Chevalier, Prêcher sous l’Edit de Nantes, Labor et Fides, 1994, p. 117 :
« Dans les définitions qu’ils proposent de l’Incarnation, les pasteurs mettent l’accent sur la manifestation aux hommes et dans le monde de la miséricorde de Dieu. Ils ont là le moteur de leur exhortation à aimer et servir Dieu en reconnaissance de Ses bienfaits. L’exemple de son amour doit inviter le fidèle à adorer Dieu comme son créateur et son sauveur. […] Pierre Allix parle […] au cœur et à la sensibilité, Michel Lefaucheur préfère en appeler à la métaphore biblique, l’Incarnation est l’échelle que Jacob vit en songe. Il ne met plus l’accent, comme le faisait son collègue de Charenton, sur les motifs de l’Incarnation et sur l’obligation qui en résulte pour l’homme, mais sur les bénéfices qui en découlent. Ils sont au nombre de deux, cette échelle vient remédier à la faiblesse et à la corruption de la nature humaine, elle est aussi le chemin de la réconciliation entre la terre et le ciel. Alors que l’homme était condamné par la Loi, le Christ est venu pour notre infirmité. … »

Structure

Le Faucheur indique lui-même le plan qu’il s’est fixé : 
« En ces paroles, comme en toutes les autres de l’Ecriture, il n’y a rien d’inutile et qui ne mérite une bien expresse et bien attentive considération, soit pour le temps auquel Dieu a fait voir cette vision à Jacob, soit pour la façon en laquelle il la lui a proposée, soit pour la vision même, soit pour l’oracle que Dieu lui a lui-même prononcé, soit pour les saintes et religieuses émotions qu’il en a ressenties à son réveil. » 
La transition vers l’application est abrupte 
« … Il nous faudrait passer maintenant à la considération des paroles que Dieu dit à son serviteur : mais l’heure qui est écoulée, et la longueur de l’action que nous avons à faire, nous contraint d’arrêter ici et de vous exhorter à appliquer à l’instruction et à la consolation de vos âmes tout ce que nous venons de vous dire. »
L’application semble se diviser en trois parties : (1) l’exhortation à l’acceptation des souffrances que la providence de Dieu réserve aux siens ; (2) l’invitation à la confiance en Dieu ; et (3) l’exigence d’une vie sanctifiée, car c’est à ceux qui vivent une vie qui plaise à Dieu qu’appartiennent les promesses de l’Evangile.


Le style

La prédication est relativement courte par rapport aux habitudes de l’époque (notre enregistrement dure un peu moins de trois quarts d’heure) mais le style est assez animé, Le Faucheur semble pressé ; on ressent bien ce que Vinet (Histoire de la prédication parmi les Réformés de France au dix-septième siècle, Ch. Meyrueis, Paris, 1860, p. 118) a appelé « sa marche continue et rapide, son style éminemment actif ». A noter également la langue relativement peu archaïque ; le lecteur moderne n’a besoin que de peu d’annotations explicatives.

Eléments oratoires

Bien que Le Faucheur s’intéressait beaucoup à l’art oratoire et a rédigé tout un traité à ce sujet, sa prédication ne donne pas beaucoup dans les effets rhétoriques. Ici et là, on devine une grande puissance oratoire, comme par exemple lorsqu’il fustige la malheureuse vision de Léon, disciple de St François.

Points forts

Il me semble que Le Faucheur est un théologien solide et clair ; j’ai particulièrement apprécié sa saine théologie de l’expiation sous l’ancienne alliance. L’interprétation christologique de l’échelle de Jacob semble également heureuse. Sur un plan plus pastoral, son souci d’avoir une parole pour les différents groupes de ses paroissiens (cf. son exhortation aux réfugiés de Montpellier, de Nîmes et d’Anduze) est touchant.

Faiblesses

Une chose que je reprocherais à ce sermon, c’est sa vision très peu scripturaire du jeune Jacob. Celui-ci apparaît ici comme un exemple de vertu, de confiance en Dieu et de haute spiritualité. Or la Genèse nous présente plutôt une crapule opportuniste qui triche de manière éhontée pour obtenir la bénédiction paternelle et que Dieu doit faire passer par sa dure école avant que Jacob ne devienne Israël. Si Dieu a préféré Jacob à Esaü, ce n’est pas à cause de ses vertus ; ce choix a son origine en Dieu, comme l’élection en général. Il me semble que Le Faucheur, ou bien n’a pas assez vu cela, ou bien a forcé le trait afin de coller au message qu’il souhaitait délivrer.




Egalement publié sur mon site consacré à la grande prédication française (ici) où l'on trouve également un enregistrement audio du sermon.

vendredi 26 avril 2013

Pierre du Moulin - Pour se préparer à la Sainte Cène


 

Il s’agit d’une belle prédication préparant les fidèles à la célébration de la Cène, extraite de la première décade de sermons.

Le texte clé

1 Co 11.28 : Que chacun s’éprouve soi-même et ainsi mange de ce pain et boive de cette coupe.

Contenu

Quand nous nous rendons au culte, pour écouter la Parole de Dieu et participer à la Cène, nous devons considérer que nous nous présentons devant le Dieu saint, malgré toute notre faiblesse, dans sa maison, et nous devons nous rappeler ce qu’est la Cène. Paul nous exhorte à nous examiner nous-mêmes, mais cet examen est difficile, car nous sommes souvent aveugles pour nos propres défauts, alors que notre perception des défaillances des autres est souvent exagérée. Or cette attitude est néfaste, car elle nous empêche de progresser.

L’examen de soi doit se concentrer sur deux choses : la réalité de notre repentance, et l’existence de notre foi. « La repentance regarde aux choses que Dieu attend de nous, mais la foi se propose les choses que nous attendons de Dieu. L’une regarde les commandements de Dieu, l’autre ses promesses. L’une règle nos actions, l’autre nos croyances. »

Repentance

La repentance commence par la connaissance de ses péchés. Il ne s’agit pas de nous comparer à nos semblables, mais de nous mesurer aux exigences de la loi de Dieu, et notamment l’amour de Dieu et du prochain. Or l’Ecriture associe amour de Dieu et obéissance, de sorte que celui qui désobéit n’a pas d’amour pour Dieu.

L’examen de nos péchés ne doit pas se contenter de l’extérieur, mais doit pénétrer nos pensées et affections intérieures, ainsi que nos paroles. Il ne doit pas se contenter du mal que nous avons fait mais doit embrasser tout le bien que nous avons omis de faire. Il faut se méfier des faux semblants. Ainsi, l’idolâtrie peut se cacher dans le culte du corps, dans les excès de table ou encore l’amour de l’argent, le meurtre dans le refus de générosité, et bien des convoitises charnelles peuvent rester camouflées dans notre cœur. De même, il faut démasquer les déguisements du péché, qui sait parfois se faire passer pour une vertu : l’avare se veut bon gestionnaire etc.

A cela s’ajoute que non seulement nous nous rendons coupables de péchés, mais nous péchons également en approuvant les fautes des autres. Celui qui écoute des blasphèmes et en rit, ne vaut guère mieux que le blasphémateur, et il se rend doublement coupable, en ne mettant pas en garde le malfaiteur.

Et ce n’est pas tout. Quelle part de notre temps avons-nous employé à avancer dans la foi, dans la connaissance et dans la crainte de Dieu ? Pis, nous nous donnons tout entier à nos occupations mondaines et nos divertissements, alors que notre esprit s’égare quand il s’agit de prier ou d’écouter la Parole. « Tout bien compté, il se trouve que Dieu n’a pas seulement la moindre partie de notre vie, mais aussi la pire, et celle à laquelle nous apportons le moins d’attention. »

Nos bonnes actions, quant à elles, procèdent souvent de mauvais motifs ; ainsi, la crainte d’une mauvaise réputation ou la volonté d’être bien vu peuvent générer certains comportements vertueux.

Bref, notre examen de nous-mêmes est souvent superficiel, et quand nous nous examinons en profondeur, le résultat n’est guère réjouissant, ce à quoi s’ajoute que bien de fautes restent cachées à nos yeux, sans pourtant être cachées à Dieu.

Ces pensées sont douloureuses pour quiconque aime Dieu et le pousser à la repentance, mais cette douleur est salutaire, car elle pousse le croyant à « changer de vie par un vrai et sérieux progrès, et un désir ardent de conformer pour l’avenir sa vie à la volonté de Dieu ». Ainsi, l’homme se trouve dans la bonne disposition pour prendre la Cène.

Foi

Le prédicateur passe ensuite au deuxième examen requis, à savoir l’examen de la foi. L’Ecriture toute entière nous enseigne que la foi est nécessaire au salut. La foi est en quelque sorte la main qui reçoit la grâce venant de Dieu. Il convient donc de « tâter le pouls de nos consciences pour reconnaître s’il est tranquille et réglé, et si elles se reposent en Jésus-Christ et en sa mort ».

Cet examen n’est pas sans difficulté, notamment parce qu’il y existe plusieurs sortes de fausse foi : la foi hypocrite, qui se résume à la profession extérieure ; la foi endormie qui se repose vaguement sur la miséricorde de Dieu ; la foi ignorante, par laquelle un homme se fie en ses propres mérites, la foi qui n’est que adhésion au contenu des Ecritures. « La vraie foi », par contre, « est celle par laquelle non seulement nous croyons que les promesses de Dieu sont véritables, mais aussi que ces promesses nous appartiennent ».

Du Moulin aborde ensuite les caractéristiques de la vraie foi. Tout d’abord, elle donne paix à l’âme et calme la conscience. Qu’a-t-il à craindre pour celui pour qui le Christ est mort ? Bien entendu, cette confiance n’est appropriée que si elle suit un temps de doutes et de troubles ; « on ne vient pas à cette paix et tranquillité de l’âme qu’après des combats et agitations intérieures ». De même, se calme prouve qu’il n’est pas simple endormissement parce qu’il nous porte dans les afflictions de la vie. Le prédicateur cite plusieurs signes de l’authenticité de notre foi : l’amour de Dieu qui remplit nos cœurs, notre désarroi face aux insultes faites à Dieu, notre perception de la main de Dieu derrière les bienfaits qui nous sont faits, notre souffrance face à notre péché et à celui du monde, l’amour des croyants et du prochain et plus généralement les bonnes œuvres qui marquent notre vie. En effet, « pour être assuré de son salut, il n’est pas besoin de fouiller les secrets de la prédestination, ni de feuilleter le livre de la vie. Il y a d’autres livres dans lesquels nous pouvons trouver cette assurance. Il y a le livre de l’Evangile qui dit que quiconque croit en Jésus-Christ ne périra pas, mais aura vie éternelle. Il y a aussi le livre de la conscience, par lequel le fidèle sent en soi-même qu’il croit en Jésus-Christ et ne met sa confiance en aucun autre … ».

Du Moulin conclut en insistant sur le fait qu’il ne faut pas désespérer de la faiblesse de notre repentance et de notre foi, ce qui compte, c’est qu’elle soit vraie et sans hypocrisie, et qu’elle soit accompagnée du désir de la fortifier, par l’étude de l’Ecriture et la pratique de bonnes œuvres. Cette attitude qualifie le croyant à prendre la Cène avec confiance.

La prédication proprement dite est suivie d’une méditation qui reprend, pour l’essentiel, les mêmes points, mais à la première personne, ainsi que de prières à dire avant et après la Cène.

Structure

Le sermon ne possède pas de structure très élaborée ; il comporte une introduction et deux parties à peu près de même longueur consacrées à l’examen de la repentance et celui de la foi. La prédication se termine sur un bref encouragement.

Points forts

Du Moulin prêche d’une manière très claire et compréhensible. Son tour d’horizon des problèmes liés à la repentance et la foi semble complet ; je le trouve assez poignant.

Faiblesses

La structure d’ensemble est assez molle et ne se dégage qu’après une recherche.

Eléments rhétoriques

Rien de particulier à signaler à cet égard. Du Moulin cause, il ne cherche pas d’effets rhétoriques.

Autres observations

Pour bien apprécier cette prédication, il faut savoir que la Cène était administrée très rarement dans les Eglises réformées de ce temps. On est donc très loin des pratiques de la plupart des Eglises modernes où la Cène est célébrée toutes les semaines ou du moins tous les mois.

Contrairement à sa réputation, Du Moulin se montre très peu polémique dans ce sermon.  

Le texte original (en moyen français) ainsi qu’un enregistrement audio sont disponibles sur mon site consacré à la grande prédication française (ici).

samedi 2 mars 2013

Adolphe Monod – La misère de l’homme



Ce sermon est un bel exemple d’une prédication proprement évangélique, fidèle aux valeurs du Réveil. C’est la première partie d’une série de deux prédications qui sont indissociables.

Contexte

L’origine de cette prédication remonte à la période où Monod était pasteur de l’Eglise francophone de Naples, période pendant laquelle il s’est converti ; elle a été retravaillée dans la période lyonnaise et elle en porte les traces manifestes. En effet, le jeune converti se heurtait à Lyon à une Eglise et un Consistoire marqués par la religiosité des Lumières, qui prônait surtout la poursuite de la vertu et s’était totalement détournée du salut par la grâce, redécouvert par la Réforme. Certaines points saillants, et notamment la dénonciation des « pécheurs vertueux » semble viser directement cet auditoire de bourgeois fiers d’eux-mêmes et certains de ce que leur vie sans scandale pouvait leur ouvrir les portes du paradis.

Contenu

La prédication sert à mettre en valeur et à expliquer la première partie de Rm 11.32 : Dieu les a tous renfermés dans la désobéissance … Monod explique que le tous vise à la fois les Juifs et les païens, de tous les temps ; en établissant un parallèle avec Ga 3.22, il montre que la désobéissance doit se comprendre comme le péché. Enfin, il affirme que l’enfermement correspond à une déclaration de Dieu, ce qui lui permet de reformuler le verset comme suit : « Dieu a déclaré que tout homme, dans son état naturel, est pécheur. »

Monod justifie ensuite l’apparente dureté de ses propos. Il veut, à la manière d’un médecin, administrer un message radical pour provoquer la guérison plutôt que d’endormir le malade dans de fausses sécurités.

Il s’attèle ensuite à l’explication du mot péché, qui ne doit pas être confondu avec le vice. L’homme est pécheur, car il a manqué le but qui lui était fixé par son Créateur, à savoir d’aimer Dieu par-dessus tout autre objet d’amour. Cette exigence est enseignée à la fois dans l’Ancien Testament et dans le Nouveau Testament. Or la Bible constate l’échec de l’homme, non seulement dans certains textes clé que Monod invoque, mais aussi dans son ensemble. Monod se réfère en particulier aux trois premiers chapitres de Romains qui établissent ce point avec une grande clarté.

Monod adresse ensuite l’objection que certains textes ne concernent que les contemporains de Paul. Il met en garde contre « cet abus terrible » consistant à ajouter à et retrancher de l’Ecriture (Ap 22.18s) « sous prétexte de dépouiller la foi de ce qui n’est pas raisonnable ».

Tout en étant certain des bases bibliques de son affirmation et de leur autorité, Monod s’efforce à démontrer que la raison elle-même parvient aux mêmes conclusions. Dieu en tant qu’être parfait, mais aussi dans ses rapports avec les hommes, est suprêmement aimable. Tout ce qui est digne d’amour trouve son origine en lui, de sorte que celui qui remonte à leur source doit reconnaître que Dieu doit être le premier objet de notre amour. L’homme qui abandonne cet amour ressemble à une planète qui quitte son orbite autour du soleil, avec des conséquences désastreuses.

Monod démontre ensuite que l’homme n’est nullement à la hauteur de cette vocation ; il aime d’autres choses plus que Dieu. Le prédicateur trace ici un portrait d’un chrétien idéal dans son rapport avec Dieu, ce qui lui permet de mettre en évidence combien son auditoire en est éloigné. Nous n’aimons pas Dieu comme nous le devrions, tout au plus nous lui portons une « estime froide ».

C’est là que Monod présente une typologie de pécheurs décapante. Selon lui, les hommes sont, soit des « pécheurs mondains » qui mettent leur amour dans les choses de ce monde, soit, plus rarement, des « pécheurs affectueux » qui s’attachent avant tout à la famille et aux amis, soit enfin, ce qui est encore plus rare, des « pécheurs vertueux » (!) dont l’amour suprême se porte au devoir et aux exigences de leur conscience. Combien réservent leur premier amour à Dieu ? Avec Paul, Monod constate que ce n’est « pas un, pas même un seul ».

Le prédicateur exhorte son auditoire à s’ouvrir à ce constat de l’Ecriture et à laisser troubler sa conscience par ces affirmations douloureuses, ce qui le rendra réceptif à la miséricorde de Dieu.

La prédication se termine par une prière en ce sens.

La structure

Le sermon a une structure assez simple.

L’introduction est réduite au stricte minimum, à savoir une phrase (« Qui entendrait bien ce seul verset de la Bible aurait la clef de la Bible entière. »). C’est court, mais efficace – qui n’aurait pas envie de posséder la clé à l’ensemble de la révélation biblique ?

Le cœur du sermon se partage en trois parties assez équilibrées : (1) démonstration de l’enseignement biblique ; (2) confirmation par les constats de la raison ; (3) les types de pécheurs que nous sommes, avec un retour vers l’affirmation biblique selon laquelle tous les hommes ont fait naufrage.

La conclusion est sous la forme d’une prière.

Eléments oratoires

Monod ne semble pas donner beaucoup dans des effets oratoires. On peut signaler surtout des effets de répétition ; ainsi, il répète trois fois « Si l’homme n’est pas dans le désordre … » en trois phrases successives lorsqu’il défend l’universalité de l’enseignement biblique, et pas moins de six fois « il n’est pas vrai en six phrases successives quand il insiste sur combien ses auditeurs s’éloignent de l’attitude qui convient à l’homme dans ses rapports avec Dieu. Rien que de très classique, du point de vue de l’art oratoire.

Apport

Ce sermon est fondamental car il dégage la fondation de la doctrine du péché que défend Monod. Lors de sa conversion, il avait découvert que le péché ne doit pas être confondu avec le vice. En cela, Monod critique la notion du péché véhiculée par les Lumières et revient au concept du péché tel qu’il se trouve enseigné chez Paul notamment.

Le sermon contient aussi une réfutation en règle de l’approche libérale qui s’érige en juge sur l’Ecriture et se permet d’en retrancher ce qui ne convient pas à la raison. Bultmann trouve ici un contradicteur avant l’heure. Monod laisse transparaître son profond respect pour l’Ecriture : « Quand la Parole de Dieu s’est ainsi expliquée, je n’ai pas besoin, quant à moi, d’autre autorité. »

Points faibles

Il nous semble que Monod fait quelque peu violence au verset sur lequel il base sa prédication en affirmant que l’enfermement dans le péché doit se comprendre comme déclaration de la part de Dieu que l’homme est pécheur. L’idée d’une déclaration par Dieu au sujet de l’état de l’homme se retrouve en effet dans le concept biblique de justification (où Dieu déclare justes les croyants), et peut-être est-il légitime de supposer une déclaration analogue de péché, mais il nous paraît douteux de voir cette déclaration dans Rm 11.32, qui semble plutôt suggérer que Dieu a laissé l’homme s’enfoncer dans son péché (cf. Rm 1.28 : … Dieu les a livrés …). Contrairement à la justification, l’homme n’a nul besoin d’être déclaré pécheur, ses actions rendent manifeste qu’il l’est. Quand Monod dit qu’il « serait aussi superflu que facile de prouver par toute l’Ecriture que [l’expression « Dieu a renfermé les hommes dans le péché »] ne signifie pas que Dieu ait contraint les hommes au péché, mais que Dieu les a déclarés pécheurs », non seulement il ne nous fournit pas cette preuve, mais il semble introduire un élément étranger au verset qu’il commente, ce qui est critiquable de la part d’un prédicateur qui se veut rigoureusement fidèle aux Ecritures.

Autres particularités

Nous rencontrons dans ce sermon une caractéristique de Monod que nous allons retrouver ailleurs ; son amour pour des illustrations prises du monde des sciences naturelles, en l’occurrence l’image d’une planète qui sortirait de l’orbite autour du soleil.

NB: Cette recension, le texte original et un facsimilé ainsi qu’un enregistrement audio sont disponibles sur mon site consacré à Adolphe Monod (ici).

samedi 23 février 2013

Saurin - Premier sermon sur le renvoi de la conversion

Jacques Saurin (1677-1730)
Le contenu

Ce sermon s’ouvre par une citation d’Apocalypse 10, où un ange annonce qu’il n’y a plus de temps, que la patience de Dieu a des limites, ce qui conduit l’auteur à poser le verset qu’il veut commenter : Es 55.6 : Cherchez l’Eternel pendant qu’il se trouve, invoquez-le tandis qu’il est près. Cette invitation pousse Saurin à aborder le danger que courent ceux qui renvoient leur conversion à plus tard. Il se propose d’examiner ce danger en adoptant, tour à tour, le point de vue anthropologique, scripturaire et expérimental, en consacrant un sermon à chaque aspect. Ce premier sermon aborde donc la question en considérant la nature de l’homme.

Saurin part du principe que deux éléments doivent être réunis pour qu’il puisse y avoir conversion : l’âme doit être illuminée, ce qui implique une démarche impliquant l’intellect, et elle doit être sanctifiée, c’est-à-dire la vérité perçue doit se muer en obéissance, de manière à devenir la disposition dominante du chrétien.

Illumination

L’âme est unie au corps et subit son influence. Or le vieillissement de l’homme fait qu’il lui est de plus en plus difficile de s’ouvrir à de nouvelles lumières. Par conséquent, les habitudes prises dans la jeunesse s’avèrent cruciales. Saurin signale deux dangers qui guettent le jeune homme : celui d’accepter la foi de ses pères sans la soumettre à un examen : la superstition, et celui de l’abandon de la foi, pour se donner bonne conscience : l’incrédulité. Les deux attitudes s’ancrent chez l’homme et deviennent des habitudes de plus en plus difficiles à surmonter. Lorsque l’homme atteint l’âge où les passions se calment, il est figé dans ses idées et dans les souvenirs de sa jeunesse.

Saurin insiste sur le fait que l’homme est façonné par l’objet de ses préoccupations ; ainsi celui qui a passé sa vie à se préoccuper de choses matérielles devient incapable de saisir des réalités spirituelles. A cela s’ajoute le fait que les choses de ce monde ont le pouvoir de distraire et d’accaparer l’homme, à prendre possession de son esprit. Tout cela contribue à rendre la conversion plus difficile, à mesure que le temps s’écoule.

Sanctification

Saurin revient sur l’affirmation que l’amour de Dieu doit être la disposition dominante chez l’homme : « pour être converti, il faut avoir un fonds et une habitude d’amour pour Dieu ». Une fois que ce principe est admis, le danger du renvoi de la conversion s’ensuit, car une telle habitude ne peut pas s’acquérir sur le lit de mort.

Le prédicateur pose deux principes : Premièrement, on ne peut pas acquérir une habitude sans effectuer les actes correspondants ; une habitude se forme par des actes réitérés, par le travail et par la peine. Pour progresser dans l’amour de Dieu, il faut donc accumuler un « fonds de vertu ». Or il ne s’agit pas seulement de faire des actes de piété, mais encore de contrebalancer les actes vicieux que nous avons déjà accomplis en suivant notre inclinaison naturelle. Il ne faut donc pas seulement construire, mais aussi abattre, si on veut voir se former la vertu. Celui qui retarde sa conversion s’adonne à l’illusion de vouloir devenir pieux en un instant.

Deuxièmement, une habitude enracinée est très difficile, voire même impossible à corriger. Si l’on pèche avec liberté dans les commencements, la persistance dans le vice a pour résultat que le vice domine nos cœurs. Celui qui ne veut pas abandonner ses passions trop tôt et renvoie sa conversion à demain la rend d’autant plus difficile. Saurin insiste sur l’évolution du cerveau de l’homme qui perd peu à peu sa souplesse ; par conséquent, il ne suffit pas de cesser les actes qui ont produit une habitude pour que l’habitude se perde ; tout au contraire, il faut faire des actes contraires à ceux qui avaient formé l’habitude pour se défaire de celle-ci. Dix ans de charité ne sauraient contrebalancer vingt ans d’avarice.

Saurin aborde ensuite diverses objections. Il admet cinq situations où un homme peut soudainement abandonner une habitude : par la réflexion (mais cela arrive rarement aux vieillards), par des circonstances extraordinaires, en entendant des choses qu’il ignorait (mais ce n’est pas le cas de personnes qui ont vécu dans un contexte chrétien toute leur vie), par la perte de ses capacités (mais celle-ci ne change pas son cœur) et par une maladie mortelle (selon son degré d’avancement sur le chemin de la conversion).

La deuxième objection exprime le souci de voir les pécheurs les plus enfoncés dans le mal exclus du salut. Saurin admet que dans un tel cas, Dieu peut prêter son secours surnaturel pour permettre au pécheur de surmonter son penchant, mais il insiste sur le fait que cette nécessité devrait décourager quiconque à choisir la voie de l’endurcissement : ce serait insensé de vouloir compter sur le secours extraordinaire de l’Esprit après l’avoir outragé.

Une troisième objection invoque la possibilité que le danger imminent de la mort peut bouleverser un homme et le changer tout d’un coup. Saurin l’admet, mais souligne que l’heure de la mort n’est pas une heure propice à la conversion, parce que cette heure apporte son lot de distractions, parce que la mort qui nous frappe n’est pas nécessairement de celles qui permettent la contemplation, parce que les souffrances du corps ou son délabrement peuvent la rendre quasi impossible. Et même lorsque les circonstances s’y prêtent, la seule idée de mourir peut provoquer un tel trouble dans l’esprit du mourant qu’il est incapable de se convertir.

Saurin résume les grandes étapes de sa démonstration et exprime sa confiance en la validité de celle-ci : « comme j’ai dit, personne de vous est en droit de contester la doctrine que nous venons de vous enseigner : hérétiques, orthodoxes, tout le monde est engagé à la recevoir et vous n’avez rien à y opposer ». Conformément aux habitudes de son temps, il ajoute encore une deuxième partie, intitulée « application » dans laquelle il tire les conséquences de ce qu’il vient d’établir.

Application

Dans la partie applicative du sermon, le prédicateur rappelle deux aspects majeurs de sa démonstration.

Premièrement, il insiste sur le fait qu’un homme est véritablement converti lorsque l’amour de Dieu est la disposition dominante de son cœur. Toutes les vérités de la foi ont pour but de nous faire aimer Dieu. C’est par là qu’on peut comprendre ce qu’est une bonne vie, et une bonne mort. Un bon chrétien n’est pas ce que le monde appelle « un honnête homme » ; la morale de Jésus-Christ n’est pas celle du monde – celle-ci ne permettra pas de résister au jugement. Non, il ne s’agit pas de devenir un « honnête homme » mais de cultiver l’amour de Dieu, pour que celui-ci devienne le principe dominant en nous.

Deuxièmement, Saurin revient sur la question des habitudes ; il faut du temps pour se libérer des mauvaises habitudes en pour en acquérir de bonnes. Il faut s’observer un peu et se convaincre que les vertus s’acquièrent par un travail persévérant, par des actes réitérés. Il ne s’agit bien entendu pas de nous appuyer seulement sur nos propres forces, mais l’Esprit aidera ceux qui s’emploient à devenir de bons chrétiens.

Saurin aborde ensuite ce qu’il appelle « l’endroit le plus difficile de cette méditation », en expliquant qu’en fin de compte, seulement deux voies s’offrent à l’homme : ou bien il cherche Dieu pendant qu’il se laisse trouver, en travaillant avec une sainte obstination à son salut, ou bien il s’exclut du salut en s’engageant sur le chemin qui mène à l’enfer.

Celui qui appelle le pasteur sur son lit de mort recevra peut-être des promesses de circonstance, dues à la faiblesse du pasteur et les contraintes de la situation, mais au fond cela est vain : sans la sanctification nul ne verra le Seigneur.

Saurin termine néanmoins sur une note d’espérance. Le temps de vengeance n’est pas encore venu, la grâce est encore à portée de main. Les jeunes ont encore toutes les dispositions nécessaires pour saisir l’offre de Dieu. Mais l’invitation s’étend aussi aux vieux : « en craignant, espérez, et en espérant, agissez ». La tâche est plus ardue, mais peut-être n’est-il pas encore trop tard, peut-être plaît-il à Dieu de faire grâce à celui qui, humainement parlant, se trouve dans une situation moins favorable.

Saurin invite donc tous à se convertir sans tarder, et à ne pas renvoyer la conversion. Il vante les multiples joies que procure la vie chrétienne : tout cela doit pousser l’homme à courir vers le salut que Dieu lui offre.

La forme

Le discours de Saurin est assez long (notre enregistrement dure presque une heure et demie) et donc assez exigeant envers l’auditoire. Il y a une structure qui s’ouvre à celui qui lit le sermon avec attention, mais elle ne semble pas évidente à la simple écoute. A la fin de la première partie, Saurin rappelle donc ce qui a été dit dans un « précis » qui est lui-même assez conséquent. Cela peut surprendre, mais, comme le signale Françoise Chevalier dans son ouvrage Prêcher sous l’Edit de Nantes, p. 34, beaucoup de fidèles ne se contentaient pas d’écouter la prédication : ils se procuraient par la suite le texte imprimé, ce qui devait leur permettre d’en avoir une meilleure intelligence.

La bipartition du sermon en une partie plus théorique et une partie d’application correspond également aux habitudes du temps.


Observations diverses

Il nous a paru intéressant de constater qu’un prédicateur réformé de sa trempe commence sa démonstration en trois points, non pas par l’exposé biblique, mais par une approche qu’on pourrait peut-être qualifier d’anthropologique. Si cela va à l’encontre des réflexes protestants, c’est probablement une bonne entrée en manière face à ceux que la prédication vise en premier lieu : les personnes non converties. A cet égard, on peut noter une particularité dans l’utilisation du mot « chrétien » chez Saurin. Il désigne par là des personnes vivant dans la sphère d’influence du christianisme mais qui ne sont pas nécessairement converties. Ainsi, il peut parler « d’un chrétien qui a réfléchi mille et mille fois sur les vérités de la religion et à qui on a mille et mille fois proposé les motifs de conversion et de pénitence, mais qui, s’y étant endurci, ne peut plus entendre de choses nouvelles sur cet article ».

On note avec intérêt que Saurin ouvre sa prédication par une citation d’un texte majestueux de l’Apocalypse, alors que celui-ci ne sert finalement que comme passerelle vers le texte fondamental d’Esaïe 55.6. C’est une entrée en matière stimulante, qui ne manque pas de retenir l’intérêt de l’auditoire.

L’ensemble du sermon nous a paru à la fois clair et intéressant ; on ne s’y ennuie jamais. Saurin varie les approches, se montre tantôt menaçant, tantôt ironique, tantôt rassurant. La partie consacrée à l’application montre une certaine finesse psychologique. Saurin sait où il veut amener son public, mais il annonce la couleur et ne cède pas à la tentation de la manipulation.

Une faiblesse réside peut-être dans le fait que la structure n’est pas limpide et, même en travaillant sur le texte imprimé, il ne nous a pas semblé aisé de dégager le plan du sermon. Il nous semble que le prédicateur aurait pu simplifier la tâche de son auditoire en balisant davantage.

Mis à part ce détail, il nous semble que ce sermon n’a rien perdu de son intérêt et de sa puissance, et nous n’hésiterions pas à le faire lire à des personnes tentées par le renvoi de leur conversion.

Vous trouverez ce texte, ainsi que le texte du sermon (original et version mise à jour) et un enregistrement audio sur mon site consacré à la grande prédication française (ici).