Affichage des articles dont le libellé est Sermon thématique. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Sermon thématique. Afficher tous les articles

lundi 27 janvier 2014

Jean Monod (1765-1836) - son seul sermon publié




Sermon d’action de grâces pour la paix, 

 et de commémoration de la mort de Louis XVI  

 

Télécharger le texte


Contexte 

Comme le note Julien Monod dans sa note introductive à ce sermon, publiée dans l’ouvrage « Cent cinquante ans après » (1943), le sermon, prononcé le 26 juin 1814, est un discours officiel, commandé par une circulaire du Ministre de l’Intérieur et des Cultes ; la note précise qu’« à cette date, on était encore dans l’étonnement et l’émoi des événements, si rapides, qui avaient marqué la ruine de l’Empire et le retour des Bourbons ». 

(Pré)texte 

Luc 2.14 – Paix sur la terre ! 

Résumé 

Jean Monod part du spectacle affligeant qu’offrent les peuples en guerre. Il s’étonne que même des chrétiens puissent s’abandonner à de telles fureurs, alors que la religion de Jésus-Christ ne respire que la paix. Hélas, le vœu de paix des anges de Bethlehem n’a été exaucé que rarement. C’est d’autant plus réjouissant d’assister au retour de la paix après tant de violences et de malheurs. 

Le prédicateur se rappelle les terribles jours de guerre et les contraste avec la paix retrouvée. Mais il ne veut pas se contenter de cette comparaison superficielle ; il dirige les regards de son auditoire vers la providence de Dieu qui s’exprime à travers les événements récents. Pour lui, la France s’est rendue coupable de grands crimes contre ses citoyens et contre son roi, ce qui explique que la justice divine se soit abattue sur elle. Maintenant, le temps de la miséricorde de Dieu est arrivé, mais aussi le temps de commémorer les forfaits du passé. Monod exprime sa profonde estime pour le roi Louis XVI, qu’il considère comme « un modèle de pureté, de modestie, d’une piété douce et sincère, qui, sur le trône fut le meilleur des hommes, et, sur l’échafaud, le plus grand », ainsi que pour son épouse Marie-Antoinette, victime comme lui de la Révolution. Le prédicateur voit encore la providence divine dans le retour des Bourbons sur le trône de France. Pour lui, la cause de la famille royale est « celle de la justice, de l’ordre et de la morale ». 

Dans la seconde partie du sermon, Monod envisage l’avenir. Il voit dans la paix présente une occasion grandiose de poser les fondements d’une paix durable. Pour récolter un tel fruit, il appartient à chacun d’en répandre la semence, car les phénomènes de société ont leur racine dans le comportement des individus qui constituent cette société. Monod concède la possibilité d’une guerre juste, mais il affirme que la société qui serait le moins exposée aux guerres est celle dont la conduite est vertueuse, autrement dit « la nation où ces sentiments d’équité, de droiture, de modération régneraient dans toutes les âmes parce qu’ils formeraient l’esprit public, dirigeraient les conseils du Souverain, comme les affaires des particuliers … » En vivant de manière vertueuse, les citoyens contribuent donc à l’harmonie universelle. Pour le prédicateur, la religion seule peut constituer une base solide pour la morale. Les chefs des nations devraient donc s’inspirer des leçons de Jésus s’ils veulent bien conduire le monde : « qu’ils viennent dans les temples adorer le Dieu de bonté, et pourront-ils ensuite, de sang froid, envoyer ses enfants à la mort ? » Monod rappelle l’attitude de Louis XVIII, prince religieux, ainsi que l’effet bienfaisant de la religion sur les soldats étrangers. Pour lui, c’est la religion qui doit former le liant entre les peuples, entre les hommes et entre le ciel et la terre. Les leçons terribles du passé devraient donc servir au profit de la religion et de la vertu. 

Dieu a agi, maintenant c’est aux hommes de s’inscrire dans le même mouvement. La conclusion consiste donc en une série d’invitations. Monod demande d’abord à Louis XVI de veiller sur les Français du haut des cieux. Il invite Louis XVIII à suivre les instructions de son ancêtre et implore les bénédictions divines sur lui et sur les princes entourant le roi. Il invite les guerriers à soutenir l’état et le roi. Les pasteurs, eux, doivent lutter sans pitié contre le vice et l’impiété. Les protestants doivent être des citoyens exemplaires et mettre de côté toute animosité envers les autres cultes. Monod demande aux parents d’offrir à leurs enfants une éducation chrétienne qui en fera de bons citoyens. Pour le pasteur, la première cause des malheurs de la France était « le relâchement des mœurs, l’oubli de la religion, les progrès du luxe et de la vanité, la passion toujours croissante des plaisirs et des richesses ». La prospérité ne reviendra donc que si les vertus renaissent. L’œuvre de la providence ne saurait aboutir sans le concours de tous ; la régénération de l’état commence dans les cœurs. 

Structure 

Le sermon est assez nettement structuré : 

Introduction : la paix après les horreurs de la guerre
  1. Le passé – façonné par la providence de Dieu
  2. L’avenir – à façonner par la conduite vertueuse de l’homme
Conclusion : invitation à une vie vertueuse 

Particularités 

Jean Monod est un homme des Lumières, résolument optimiste quant aux bienfaits de la civilisation et les ressources de l’homme, notamment sa raison et sa vertu. Pour lui, la religion est « le garant le plus assuré [des] vertus publiques et privées » et contribue « à ce grand but de tous, le progrès de la vertu … ». On a là affaire à une religion dont le cœur n’est pas dans la rédemption opérée à Golgotha mais une aspiration à une vie vertueuse et une lutte ferme contre le vice sous toutes ses formes. On devine le gouffre qui séparait Jean Monod de ses fils qui s’étaient inscrit dans le Réveil. Philippe Vassaux a sans doute raison lorsqu’il dit que Jean Monond « peut être considéré comme tout à fait représentatif de la tendance pré-libérale qui insiste beaucoup sur la nécessité d'une morale chrétienne ». 

Eléments de rhétorique 

Il nous semble que Jean Monod n’use pas beaucoup des techniques de la rhétorique. Ceci dit, même si à la lecture son langage peut paraître quelque peu ampoulé par endroits, il s’avère assez efficace à l’écoute. A noter aussi une conclusion assez incisive où Monod enchaîne des recommandations à des groupes de personnes assez divers, en allant du roi jusqu’au simple citoyen, en passant par les hommes de pouvoir, les soldats, les pasteurs et les fidèles. 

Pourquoi ce sermon vaut la peine d’être lu 

Outre le fait que c’est le seul sermon de Jean Monod en notre possession (sauf erreur, les sermons détenus par la bibliothèque de Genève n’ont jamais été publiés), c’est un bel exemple d’une prédication politique engagée, au soutien du pouvoir. Monod est légitimiste, et il ne se prive pas de le faire savoir. C’est assez rare de voir un homme d’Eglise se rallier à une cause politique avec autant de netteté. Le sermon est aussi utile pour mieux comprendre la rupture entre la prédication des Lumières et celle du Réveil, et pourquoi le jeune Adolphe Monod était si bouleversé par sa découverte de la différence entre le vice et ce que la Bible appelle le péché. 

Faiblesses

A notre avis, Monod pèche par excès. Sa vénération pour Louis XVI semble excessive, le portrait qu’il en dresse est celui d’un saint. Même en tenant compte des exigences de l’éloge funèbre (de mortuis nihil nisi bene), cela va trop loin. Les sommets sont atteints lorsqu’il invite le roi à veiller sur la France du haut des cieux. Cela nous semble aller trop loin dans l’idéalisation. On peut se demander si le pasteur ne trahit pas le rôle du prédicateur quand il étale ses convictions personnelles politiques. 

Il faut cependant se souvenir qu’il s’agit d’une prédication commandée par l’état ; il ne faudrait pas juger Jean Monod sur ce morceau sans doute assez atypique dans son œuvre. 

Réception 

Nous ignorons comment ce sermon a été reçu au temps de Monod, mais les lecteurs modernes sont quelque peu embarrassés. 

Julien Monod note en 1943 que le sermon « n’est pas seulement une homélie de commande et un Te Deum obligatoire » et poursuit : « Légitimiste convaincu, pour des raisons d’ordre à la fois politique, moral et religieux, c’est avec une satisfaction sincère [que Jean Monod] célèbre la fin des guerres de l’Empire, la paix rendue à la France et à l’Europe, et le rétablissement des Bourbons. Son discours de 1814 apparaît comme la suite et la conclusion de plusieurs sermons antirévolutionnaires qu’il avait prêchés à Genève et à Copenhague, de 1792 à 1800. » 

Philippe Vassaux dit dans un article sur Jean Monod, publié sur le site de l’Eglise de l’Oratoire : « L’avènement de Louis XVIII est salué avec reconnaissance dans certains milieux protestants car il apporte la paix. Quinze ans plus tard, [Jean Monod] se félicite du nouvel ordre instauré par Louis-Philippe. Les sincérités excessives des pasteurs parisiens au début du XIXe siècle nous surprennent quelque peu aujourd’hui ! » 

Egalement publié sur mon site consacré à Adolphe Monod (ici).

On y trouve également le texte tel que publié en 1943 ainsi qu’un enregistrement audio.

mercredi 26 décembre 2012

Bossuet : De la brièveté de la vie



C’est bien peu de chose que l’homme, et tout ce qui a fin est bien peu de chose. Le temps viendra où cet homme qui nous semblait si grand ne sera plus, où il sera comme l’enfant qui est encore à naître, où il ne sera rien. Si longtemps qu’on soit au monde, y serait-on mille ans, il en faut venir là. Il n’y a que le temps de ma vie qui me fait différent de ce qui ne fut jamais : cette différence est bien petite, puisqu’à la fin je serai encore confondu avec ce qui n’est point ; et qu’arrivera le jour où il ne paraîtra pas seulement que j’aie été, et où peu m’importera combien de temps j’aie été, puisque je ne serai plus. J’entre dans la vie avec la loi d’en sortir, je viens faire mon personnage, je viens me montrer comme les autres ; après, il faudra disparaître. J’en vois passer devant moi, d’autres me verront passer ; ceux-là mêmes donneront à leurs successeurs le même spectacle ; et tous enfin se viendront confondre dans le néant.

Ma vie est de quatre-vingts ans tout au plus ; prenons-en cent : qu’il y a eu de temps où je n’étais pas ! qu’il y en a où je ne serai point ! et que j’occupe peu de place dans ce grand abîme de temps ! Je ne suis rien ; ce petit intervalle n’est pas capable de me distinguer du néant où il faut que j’aille. Je ne suis venu que pour faire nombre, encore n’avait-on que faire de moi ; et la comédie ne se serait pas moins bien jouée, quand je serais demeuré derrière le théâtre. Ma partie est bien petite en ce monde, et si peu considérable que, quand je regarde de près, il me semble que c’est un songe de me voir ici, et que tout ce que je vois ne sont que de vains simulacres : Præterit figura hujus mundi .

Ma carrière est de quatre-vingts ans tout au plus ; et, pour aller là, par combien de périls faut-il passer ? par combien de maladies, etc.? à quoi tient-il que le cours ne s’en arrête à chaque moment ? Ne l’ai-je pas reconnu quantité de fois ? J’ai échappé la mort à telle et telle rencontre : c’est mal parler , j’ai échappé la mort : j’ai évité ce péril, mais non pas la mort : la mort nous dresse diverses embûches ; si nous échappons l’une, nous tombons en une autre ; à la fin, il faut venir entre ses mains. Il me semble que je vois un arbre battu des vents ; il y a des feuilles qui tombent à chaque moment ; les unes résistent plus, les autres moins : que s’il y en a qui échappent de l’orage, toujours l’hiver viendra, qui les flétrira et les fera tomber ; ou, comme dans une grande tempête, les uns sont soudainement suffoqués, les autres flottent sur un ais abandonné aux vagues, et lorsqu’ils croient avoir évité tous les périls, après avoir duré longtemps, un flot les pousse contre un écueil, et les brise. Il en est de même : le grand nombre d’hommes qui courent la même carrière fait que quelques-uns passent jusqu’au bout ; mais après avoir évité les attaques diverses de la mort, arrivant au bout de la carrière où ils tendaient parmi tant de périls, ils la vont trouver eux-mêmes, et tombent à la fin de leur course : leur vie s’éteint d’elle-même comme une chandelle qui a consumé sa matière.

Ma carrière est de quatre-vingts ans tout au plus ; et de ces quatre-vingts ans, combien y en a-t-il que je compte pendant ma vie ? Le sommeil est plus semblable à la mort ; l’enfance est la vie d’une bête. Combien de temps voudrais-je avoir effacé de mon adolescence ? et quand je serai plus âgé, combien encore ? Voyons à quoi tout cela se réduit. Qu’est-ce que je compterai donc ? car tout cela n’en est déjà pas. Le temps où j’ai eu quelque contentement, où j’ai acquis quelque honneur ? mais combien ce temps est-il clairsemé dans ma vie ? c’est comme des clous attachés à une longue muraille, dans quelque distance ; vous diriez que cela occupe bien de la place ; amassez-les, il n’y en a pas pour remplir la main. Si j’ôte le sommeil, les maladies, les inquiétudes, etc., de ma vie : que je prenne maintenant tout le temps où j’ai eu quelque contentement ou quelque honneur, à quoi cela va-t-il ? Mais ces contentements, les ai-je eus tous ensemble ? les ai-je eus autrement que par parcelles ? mais les ai-je eus sans inquiétude ? et, s’il y a de l’inquiétude, les donnerai-je au temps que j’estime, ou à celui que je ne compte pas ? Et ne l’ayant pas eu à la fois, l’ai-je du moins eu tout de suite ? l’inquiétude n’a-t-elle pas toujours divisé deux contentements ? ne s’est-elle pas toujours jetée à la traverse pour les empêcher de se toucher ? Mais que m’en reste-t-il ? Des plaisirs licites, un souvenir inutile ; des illicites, un regret, une obligation à l’enfer, ou à pénitence, etc.

Ah ! que nous avons bien raison de dire que nous passons notre temps ! Nous le passons véritablement, et nous passons avec lui. Tout mon être tient à un moment ; voilà ce qui me sépare du rien : celui-là s’écoule, j’en prends un autre ; ils se passent les uns après les autres : les uns après les autres, je les joins, tâchant de m’assurer ; et je ne m’aperçois pas qu’ils m’entraînent insensiblement avec eux, et que je manquerai au temps, non pas le temps à moi. Voilà ce que c’est que ma vie ; et ce qui est épouvantable, c’est que cela passe à mon égard ; devant Dieu cela demeure. Ces choses me regardent. Ce qui est à moi, la possession en dépend du temps, parce que j’en dépends moi-même ; mais elles sont à Dieu devant moi, elles dépendent de Dieu devant que du temps, le temps ne les peut tirer de son empire, il est au-dessus du temps : à sou égard cela demeure, cela entre dans ses trésors. Ce que j’y aurai mis, je le trouverai : ce que je fais dans le temps, passe par le temps à l’éternité ; d’autant que le temps est compris et est sous l’éternité, et aboutit à l’éternité. Je ne jouis des moments de cette vie que durant le passage ; quand ils passent, il faut que j’en réponde comme s’ils demeuraient. Ce n’est pas assez dire : ils sont passés, je n’y songerai plus. Ils sont passés, oui pour moi, mais à Dieu, non ; il m’en demandera compte.

Hé bien ! mon âme, est-ce donc si grand’chose que cette vie ? et si cette vie est si peu de chose, parce qu’elle passe, qu’est-ce que les plaisirs qui ne tiennent pas toute la vie, et qui passent en un moment ? cela vaut-il bien la peine de se damner ? cela vaut-il bien la peine de se donner tant de peine, d’avoir tant de vanité ? Mon Dieu, je me résous de tout mon cœur en votre présence, de penser tous les jours, au moins en me couchant et en me levant, à la mort. En cette pensée : « J’ai peu de temps, j’ai beaucoup de chemin à faire, peut-être en ai-je encore moins que je ne pense, » je louerai Dieu de m’avoir retiré ici pour songer à la pénitence, et mettrai ordre à mes affaires, à ma confession, à mes exercices avec grande exactitude, grand courage et grande diligence ; pensant, non pas à ce qui passe, mais à ce qui demeure. 

Source: J. Lebarq (éd.), Œuvres oratoires de Bossuet, Tome premier (1648-1654), Paris, Hachette, 1914, p. 9-12 

NB : Un enregistrement audio est disponible ici.